Le vivier romain des Issambres

« Le vivier gallo-romain qui fait l'objet de cette étude est situé au bord de la mer, au voisinage de la route nationale n° 98 (Corniche des Maures), à 1 km 5 environ de la Gaillarde, [...] à peu près au niveau de la pointe de la Tourterelle (1) [...].

Pour l'installation de ce vivier, on avait utilisé une anse naturelle comprise entre le rivage et cinq rochers [...] Le vivier avait une longueur de 20 m environ sur une largeur variant de 5 m 40 à l'ostium, c'est à dire à l'entrée, et de 12 m à sa sortie postérieure la plus large [...] Il était orienté nord-sud [...] Trois murailles, d'une épaisseur de 0 m 80, le partageaient en trois bassins, trois compartiments (loculi) de profondeur et de largeur inégales : le premier, celui du nord, ayant 4 m 80 de large ; le deuxième, celui du milieu, 7 m 70, et enfin le troisième, celui du sud, 8 m. Mais ces trois murs présentaient, selon toute apparence, une disposition particulière.

À leur extrémité ouest, ils s'appuyaient au rocher bordant le rivage, tandis qu'à leur extrémité est, ils s'arrêtaient à quelque distance du rocher ; l'espace, qui les séparait de celui-ci, étant sans doute fermé par une vanne en bronze percée de trous.

Columelle, l'agronome latin du 1er siècle apJC enseignait qu'un courant d'eau était absolument nécessaire pour la conservation du poisson dans les viviers. Ici, dans celui de la Gaillarde, cette circulation était assurée par cinq petits canaux situés entre les rochers qui fermaient le vivier au sud [...] On les avait aménagés, régularisés, et leurs extrémités étaient, sans doute, comme l'entrée du canal, fermées par des vannes de bronze percées de trous qui glissaient dans des rainures creusées dans la paroi rocheuse. Le passage et le renouvellement de l'eau de mer dans le vivier était donc assuré. L'extrémité sud de celui-ci avait été également régularisée au ciseau et on peut facilement s'en rendre compte du haut des rochers qui surplombent cette partie.

Le fond du vivier avait été très certainement aplani, nivelé, mais en conservant des profondeurs inégales en raison des différentes températures recherchées par le poisson suivant la saison et même certaines heures de la journée. Mais il est malheureusement impossible de se rendre compte de l'état ancien, en raison des dépôts rocheux et des algues marines formant une végétation particulièrement abondante dans cette anse tranquille et abritée contre les coups de mer du large.

Afin de faciliter la circulation autour du vivier, les bords avaient été aménagés au ciseau et disposés en un passage étroit qui est encore parfaitement reconnaissable.
Recherchons comment étaient utilisés les viviers gallo-romains et comment on procédait à leur peuplement.[...]

Il est bien évident qu'il ne s'agit pas de « bordigues », pièges à poissons analogues à ceux qui sont employés dans le delta du Rhône, mais bien du dispositif de pêche et d'installation de viviers, tels que Pline les a décrits en faisant connaître leur utilisation [...]

Les « muges » ou « mulets », qui sont des poissons très communs dans la Méditerranée, recherchent particulièrement pour leur frai les eaux tranquilles de l'embouchure des fleuves dans la mer, et dont la salure est moindre qu'au large, cette recherche curieuse étant peut-être sous la dépendance de conditions physiologiques ayant pour effet de favoriser les premières segmentations des œufs fécondés et, par suite, la formation des embryons. Quoi qu'il en soit, les « » abondent à ce moment dans les eaux des golfes. Le quartier de la Gaillarde, qui nous intéresse à propos du vivier, dont nous poursuivons la description, est particulièrement poissonneux et bien connu des pêcheurs.

Au moment du frai, c'est à dire dans la période comprise entre le 15 mars et le 15 juin :

« l'ardeur prolifique des muges ou mulets leur fait oublier toute prudence : en Phénicie et dans la province Narbonnaise, au temps de leur accouplement, écrivait Pline, on attache un mâle, avec une longue ligne qu'on lui passe de la bouche aux branchies, puis on le lâche des viviers dans la mer (e vivariis in mare); quand on le retire à l'aide de cette ligne, les femelles le suivent jusqu'au rivage; de même les mâles suivent la femelle au temps du frai [...] »

Toute cette bande poissons pénétrait dans l'ostium du vivier dont la vanne était restée levée. On l'abaissait immédiatement après la rentrée des poissons, qui restaient, de la sorte, enfermés dans les cases du vivier. Ils étaient nourris de pain, de fromage, de débris de viande, de poisson, etc. [...]

Un erreur à éviter dans la détermination d'un vivier maritime : c'est de le confondre avec des constructions submergées par la mer, comme on l'a fait, selon tout apparence, à Tauroentum, près de Saint-Cyr, sur les bords de la plage des Lèques, dans la baie de La Ciotat. Une condition essentielle est que le rivage de la mer n'ait pas bougé.

Le critérium des viviers organisés par les Romains sur les côtes rocheuses de Provence paraît être le suivant : Utilisation et aménagement d'une anse de rivage, compartimentée par des murailles, et dont la circulation, le renouvellement de l'eau de mer étaient assurés par des canaux pourvus de vannes en bronze percées de trous. Le vivier de la Gaillarde paraît constituer le type parfait des réservoirs-pièges de poissons décrits par Pline et par Columelle.

Le commerce des poissons et leur utilisation semblent avoir été des plus actifs sur la côte de Provence. Les saumures d'Antipolis (Antibes) et du Forum Julii (Fréjus), le garum  si goûté par les Romains et préparé avec des intestins de thons et de muges était particulièrement renommé. C'était une sauce de poissons signalée par Pline et qui donnait lieu à un véritable commerce. M. Forrer, le Conservateur du Musée archéologique de Strasbourg, nous disait, l'année dernière, avoir trouvé dans les fouilles de Strasbourg, des amphores portant l'indication garum du contenu. Les ruines gallo-romaines de Villepey (Villa podii) près Fréjus (Forum Julii) sont peut-être celles d'un établissement dans lequel on préparait cette saumure. » (2)

(1) - Faux ! Le vivier se trouve en fait à 1 km. au sud de la Pointe de la Tourterelle, à 100 m. au sud de la Pointe du Corsaire, et immédiatementau nord de « Port Ferréol » (NDLR)
(2) - «Le vivier maritime gallo-romain de la Gaillarde près Saint-Aygulf (Var)» par le Dr Donnadieu et le Dr Vadon. de : Bulletin et Mémoires (Tome 1) de l'Institut des fouilles de Provence et des Préalpes (Année 1926 à 1928) Berger-Levrault éditeurs. Paris 1930 (Pages 163 à 170)

ICONE : Cl. J. HOUBEN