La Ville romaine

Le plan de Forum Julii

« Bien que la surface de la ville antique n'ait jamais été - et de très loin - réoccupée dans sa totalité par la médiocre étendue des quartiers médiévaux et modernes, nous sommes à peine capables de retrouver quelques grands traits du plan de Forum Julii. L'organisation interne de la ville et les fonctions des divers quartiers nous échappent pour l'essentiel. [...]


Les grands axes urbains

En principe, et pour autant que les constructeurs romains aient voulu, et surtout pu, respecter les règles les plus générales appliquées en matière d'urbanisme, la connaissance du tracé des remparts et de l'emplacement de trois portes nous permet de retrouver les deux grands axes de la ville antique :

• Le Decumanus maximus, axe orienté nord-est /sud-ouest [...].
Il joint, en ligne droite, la porte de Rome, au nord-est, à la porte des Gaules, au sud-ouest. Cette orientation du Decumanus respecte bien le sens de la circulation générale entre Rome et l'Occident mais elle ne répond pas aux rites prétendument observés lors de la fondation d'un ville romaine : elle ne correspond à aucun lever de soleil possible à la latitude de Fréjus. Les techniciens ont donc dû tenir compte d'autres contraintes comme l'allure du relief et la configuration du site.

• Le Cardo Maximus, axe orienté en gros nord/sud, mais à Fréjus nord-ouest/sud-est. La confirmation de son tracé d'ensemble, perpendiculaire au Decumanus maximus, est récente. En effet, pendant longtemps, seul le tracé de la branche septentrionale du cardo était garanti par notre connaissance de l'emplacement de la porte de l'Agachon, au nord-ouest, et par l'existence d'un mur de soutènement de 34 m. de long, bordant le côté ouest de cette artère. Inversement, la méconnaissance de la localisation de la porte sud-est de la ville, entraînait la méconnaissance du tracé de la branche méridionale du Cardio Maximus. Les fouilles de l'été 1980, au nord de la cathédrale, ont confirmé que cette branche méridionale était bien, aussi, orthogonale.

La surface urbaine

L'enceinte ne forme pas un carré ou un rectangle symétriquement dessiné par rapport aux deux grands axes de la ville : le rempart suit, avec un tracé assez irrégulier au sud-est et au sud-ouest, les forme de la butte de grès. Il délimite ainsi une surface largement prévue au départ (35 ha environ) dont nous ne savons pas quelle proportion fut effectivement habitée dans l'Antiquité et qui, ultérieurement, ne fut jamais occupée en totalité jusqu'au XXe siècle. La comparaison, sur le plan des remparts antiques d'une part, et de ceux du Moyen-Âge et du XVIe siècle d'autre part, montre l'ampleur de la colonie romaine. Cette surface situe Forum Julii  bien au-dessous d'autres villes de la Narbonnaise (Vienne= 200 ha - Nîmes = 220 ha) mais elle est comparable à celle de la première ville d'Arles et se trouve dans la norme des villes romaines implantées en Italie du nord : une quarantaine d'hectares. À l'intérieur d'une aussi vaste surface, il était indispensable de compenser les irrégularités topographiques. Les remblais de la Butte Saint-Antoine, ou de la Plate-Forme, le nivellement du Clos de la tour laissent imaginer d'énormes travaux de terrassement tendant à modifier le relief ou à tirer parti des petits dos de terrain séparés par des vallons qui accidentent la surface de la butte.

On perçoit encore, de plus en plus remaniés ou atténués, plusieurs plateaux, esplanades ou terrasses, indépendants les uns des autres et établis à des niveaux différents :

• entre la façade nord de la Plate-Forme et le decumanus maximus , à l'emplacement actuel d'un stade dont la construction a tout détruit, un plateau était soutenu, à l'ouest, par des contreforts,

• dans le prolongement de la façade sud du théâtre, en contrebas et à l'ouest du plateau précédent, un autre espace plat encadré de murs à l'est et à l'ouest,

• à l'emplacement du Cours Paul-Vernet actuel, un remblaiement était soutenu par des murs qui servent de base, au sud-est, aux murs actuels,

• un terre-plein, au nord-ouest de la croisée du cardo et du decumanus. Un pan de son soutènement borde encore le cardo à l'ouest.


Il est impossible d'attribuer une fonction précise à ces espaces. Les hypothèses d'Aubenas et de Donnadieu (forum ? marché? champ de foire ?) sont invérifiables.

 

L'organisation interne de la ville


À l'intérieur de la ville, notre connaissance du tracé des rues et des îlots d'habitation reste très limitée. Depuis une dizaine d'années, les fouilles - en particulier celles du Clos de la tour - ont, cependant, confirmé une tendance à la régularité du carroyage des rues, régularité que l'on pourrait étendre à l'ensemble de la ville, à l'exception des quartiers sud. [...]

L'emploi, presque généralisé, d'un plan en damiers réguliers semble indéniable. Mais nous ignorons presque tout de ces damiers eux-mêmes :

• la date de la mise en place ? Seul point assuré, au Clos de la tour, le premier aménagement véritable a lieu après le règne d'Auguste et au début du règne de Tibère, vers 20 - 30.

• la ou les dimensions des îlots (elles pouvaient fort bien varier avec les quartiers). [...]

• le taux de remplissage de ces damiers ? Certains quartiers ont du être occupés progressivement. D'autres ont pu rester vides, par exemple, dans la surface comprise entre le théâtre et le rempart nord, ou encore, à l'ouest du Cardo maximus en se rapprochant de l'amphithéâtre.

• la fonction des îlots occupés ? Nous ne pouvons situer aucun des principaux lieux de la vie collective : ni le Forum, ni la Curie, ni le Capitole, ni les sanctuaires,ni le marché.

Les installations extérieures aux murs.

L'existence d'installations suburbaines, sous leurs aspects classiques, était connue depuis longtemps :

• installations utilitaires : dépotoirs et, peut-être, fours de potiers, dans le quartier de la Madeleine.   [...]

• nécropole : dans le quartier de Villeneuve, où d'importants vestiges de thermes avaient été repris dans des bâtiments agricoles anciennement appelés « Ferme de Villeneuve », des tombes étaient signalées au voisinage de la chapelle Saint-Pierre dont l'emplacement est connu; à proximité, il subsiste une construction nommée «Tourrache », d'après son aspect de tour. [...]

Cependant, des fouilles récentes, exigées par l'emprise rapide des lotissements, ont mis à jour des pans entiers d'installations extra-muros. Elles renouvellent, profondément, l'image des abords de la ville. L'essentiel des découvertes se situe à l'ouest de la Butte Saint-Antoine, dans le quartier de Villeneuve et au « Pauvadou ».

En rassemblant les diverses observations, on peut situer, avec vraisemblablement :

• l'emplacement des nécropoles. Les recherches effectuées sur les sites traditionnels, aux abords de la voie qui s'éloigne de la porte de Rome et de la porte des Gaules, ont été infructueuses. Par contre, les découvertes récentes ont permis de déceler :

• à l'ouest de la Butte Saint-Antoine, une nécropole organisée en cellules funéraires, abandonnée dès la fin du 1er siècle, probablement par suite d'un excès d'humidité provoqué par la remontée de la nappe phréatique ou par l'enfoncement du sol. Des thermes de taille modeste se superposèrent à cet espace funéraire désacralisé. [...]

• au nord-est de la porte de l'Agachon, sous le pré appelé « Pauvadou », une nécropole se développa du milieu du IIe siècle au milieu du IIIe siècle : nombreuses tombes pauvres à inhumation ainsi qu'un sarcophage en plomb.

• l'existence d'une sorte de quartier artisanal délimité, à l'est de la ville, par plusieurs installations de potiers connues par des mentions ou par de vestiges.
Au Pauvadou, encore, une installation complète a pu être fouillée : un incendie accidentel contraignit les utilisateurs à l'abandonner à la fin du 1er siècle apJC. Ces artisans durent être attirés, dans ces quartiers orientaux de la ville, par la proximité d'une vaste nappe d'argile, naguère encore exploitée dans le quartier de Bellevue. Le bois de l'Estérel ne se trouvait pas loin non plus.

• un espace d'occupation romaine de dimensions importantes (10 ha) dans le quartier de Villeneuve (les noms « Argentière » et «Aiguières» sont des inventions de promoteurs immobiliers). L'occupation s'étend d'une époque précédant la construction de la colonie jusqu'aux années 68-69 apJC. On pense, sous réserve de confirmation, à une sorte de camp militaire dont on connait, pour le moment, deux aspects :

• des installations de petite taille, construites en matériaux frustes ou légers,

• un établissement thermal (2)

La présence de ces quartiers extérieurs ne signifie pas forcément que Forum Julii « étouffait » à l'intérieur de ses remparts. Certaines implantations se faisaient, traditionnellement, en dehors des murs soit pour des raisons religieuses (nécropoles), soit pour des raisons de sécurité (risques d'incendies des fours de potiers), soit pour des raisons d'hygiène (mauvaises odeurs des teintureries et des blanchisseries), soit pour faciliter l'approvisionnement en bois ou en eau.

Le développement de Forum Julii

La connaissance du développement urbain, postérieurement à une déduction coloniale imprécisément datée, revêt une importance particulière à Forum Julii. Il ne s'agit pas seulement d'apprécier le maintien ou le déclin de la vitalité de l'agglomération, notamment face aux crises qui ont secoué l'Empire romain, mais il est de plus nécessaire, dans le cas de cette ville, de pouvoir juger des conséquences présumées d'une éventuelle disparition de la flotte mouillée dans le port depuis Actium.

Or, antérieurement aux grandes fouilles entamées après 1950, la chronologie de l'évolution urbaine restait floue, se fondant, pour l'essentiel, sur quelques recoupement d'ordre historique et sur l'observation externe - en particulier des appareils - des monuments et des constructions publiques dont il subsiste d'importants vestiges à Fréjus.

Rappelons quelques-uns des résultats acquis par cette méthode : [...]

• certaines constructions doivent, logiquement, être plus anciennes que d'autres et nous ramènent à l'époque triumvirale ou au début du règne d'Auguste :

• des morceaux des aménagements portuaires, peut-être prêts dès 31 avJC à recevoir la flotte capturée à Actium ;

• des parties de l'enceinte dont l'édification suivait la déduction.

• dans le même ordre de logique, d'autres constructions sont forcément postérieures à l'enceinte sur laquelle elles s'appuient :

• la Plate-Forme s'appuie, à l'est, sur une portion de rempart. Dans le cas de ce monument, on peut observer un contraste entre les types des petits appareils appliqués sur les différentes façades (mais s'agissait-il d'une évolution dans les techniques de maçonnerie? ou du simple résultat du travail simultané d'équipes d'ouvriers aux savoir-faire différents ?). Même observation sur les murs extérieurs de la Butte Saint-Antoine. [...]

• l'aqueduc était également postérieur à l'enceinte (mais de combien d'année ? ou de dizaines d'années ?) puisque sa canalisation était établie sur le sommet du rempart, de la Porte de Rome au château d'eau.

• mais quand peut-on placer, par rapport aux monuments précédents, d'autres constructions, elles aussi très soignées par la taille des pierres et la régularité des joints ? L'imprécision chronologique est totale. De plus, aucune rupture accidentelle, visible dans la partie monumentale et publique des vestiges de Forum Julii, ne fournit le moindre indice de chronologie relative.

• premier point de repère. L'aqueduc dont les piliers et les arcades présentent deux nouveautés par rapport aux constructions précédentes : l'utilisation de moellons de grès vert et celle de joints repris au fer. On est donc amené à situer, postérieurement à l'aqueduc, les monuments présentant, eux aussi, cette nouveauté : ainsi, l'amphithéâtre dont la construction fait apparaître des arases de briques ;

• c'est là le deuxième point de repère. En effet, l'utilisation des arases de briques intercalées dans les assises de moellons, se diffuse, en Provence orientale, au IIe et IIIe siècles apJC. Sur cet indice, et en l'absence d'autres repères chronologiques, on repousse vers une date « basse » la « Porte Dorée », certaines restaurations de l'aqueduc, le monument de la rue Montgolfier. On retrouve, encore, l'usage des briques dans les claveaux des arcades du Baptistère (Ve siècle ?).

 

Deux conclusions découlent de cette observation externe des monuments publics de Forum Julii. Tout d'abord, la longueur de l'évolution de la ville dans le temps : début de notre ère, Forum Julii  avait reçu quelques-uns des principaux aménagements urbains et portuaires, les trois ou quatre siècles ultérieurs ont progressivement complété le paysage monumental de la ville. Ensuite, l'absence de rupture accidentelle : le développement des monuments publics ne porte aucune trace des crises politico-militaires du IIIe siècle si désastreuses dans d'autres parties de la Gaule et ne montre aucune interruption due à une régression économique liée à une hypothétique disparition de la flotte.

Depuis 1950 environ, les grands chantiers de fouilles ( Butte Saint-Antoine, Plate-Forme, Clos de la tour, abords septentrionaux de la cathédrale, installations suburbaines) n'ont pas infirmé les conclusions précédentes. Ils ont permis de préciser la chronologie de l'évolution urbaine en plusieurs points de la ville et apporté quelques lumières sur les aspects concrets du développement de la colonie. Voici quelques-uns des résultats provisoirement acquis :

• À la fin de l'époque triumvirale, un certain développement urbain dont nous ne connaissons ni les limites ni le centre, a précédé l'essort du port et de lacolonie. En effet, sous les remblais de la Butte Saint-Antoine et de la Plate-Forme (aménagés à l'époque augustéenne) se trouvent des constructions à caractère utilitaire : four de potier sous la Plate-Forme, fours et bassins (à garum ?) sous la Butte Saint-Antoine. Par rapport à l'étendue de la ville antique, c'est près du port qu'est attestée la première occupation, les premières maisons du Clos de la Tour apparaissent plus tard. Par contre, en dehors de l'enceinte, il faut peut-être compter; alors, sur une première occupation du quartier de Villeneuve dont la date reste indéterminée.

• Avec les grandes fondations du port et de la colonie, l'époque augustéenne - et plus particulièrement ses deux dernières décennies éclipsa cette première bourgade par l'ampleur des aménagements urbains. La céramique permet de dater l'édification de la Butte Saint-Antoine et de la Plate-Forme des quelques années qui précèdent et qui suivent le début de notre ère. Ces énormes chantiers ont donné, d'emblée, un éclat architectural certain à la colonie. Hors les murs, le quartier de Villeneuve connut son époque d'occupation intense : des thermes s'y élevèrent. La romanisation s'imposait, cependant, lentement. Contrastes à l'intérieur de la ville : on pouvait voir, coexister d'une part l'extrême soin apporté à l'édification des constructions publiques, et, d'autre part, comme au Clos de la Tour, les premières maisons encore frustes et grossières. Contraste aux alentours immédiats de la ville : quelques oppida pouvaient, encore, être utilisés par les indigènes.

• Après l'époque augustéenne, l'évolution de Forum Julii se poursuivit sur une longue durée. Les fouilles du Clos de la Tour en avaient, déjà, donné l'image concrète pour un quartier au moins de la ville. [...]

D'autres indices sont venus confirmer l'absence d'interruption ou de recul dans le développement urbain jusqu'à une date tardive. Les thermes situés à l'ouest de la Butte Saint-Antoine, ne sont pas abandonnés avant la fin du IIIe siècle. Quant au schéma directeur orthogonal des rues, il persiste fort avant dans le temps. En effet, la construction du baptistère (Ve siècle?) et des premiers édifices chrétiens, s'insère dans son quadrillage (mais l'orientation est-ouest des bâtiments n'est plus celle des grands axes urbains).

Rappelons qu'au cours de l'Empire, le paysage de la ville s'est enrichi, progressivement, d'une parure monumentale : aqueduc (1er siècle ?), amphithéâtre (IIe siècle ?), thermes du port (IIIe siècle ?). Par ailleurs, nous ne trouvons nulle trace d'incendie ou de réduction d'enceinte. Rien ne confirme donc l'hypothèse d'un déclin de la ville consécutif au départ de la flotte, ou à toute autre crise du IIIe siècle ou plus tard.

Il est possible de conclure, pour Forum Julii, à une longue évolution urbaine dépourvue de rupture et d'accidents apparents. S'il y a eu disparition de la flotte (à une date indéterminée mais peut-être pas avant la fin du II° siècle), le contrecoup n'a pas été celui qu'on a pu imaginer. D'autres fonctions économiques (le port, la route, le marché) ou administratives (chef-lieu de cité) ont pu fournir à la ville les ressources nécessaires pour s'adapter et survivre au delà même du Haut-Empire, jusqu'au IVe siècle au moins. »(1)

(1) - « FRÉJUS - Forum Iulii, une ville romaine » par Louis ROBION,
      professeur au Collège Henri Bosco à La Valette-du-Var (C.R.D.P. de Nice, année 1982) pages 34 à 42
(2) Cet établissement thermal fut repris plus tard dans des bâtiments agricoles,
    et utilisés au cours des dernières années par une cave à vin. (En 1999, zone proche de l'actuel magasin "Géant" )

ICONE : Dessin. origine inconnue


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