La table de Peutinger

« En 1508, Konrad Celtes lègue par testament à Konrad Peutinger, d'Augsbourg (1465-1547), autre humaniste allemand non moins célèbre, un rouleau long de près de sept mètres et composé de onze feuilles de parchemin collées ensemble.

Une carte du monde, depuis l'est de l'Angleterre et les Pyrénées, jusqu'aux bouches du Gange y est dessinée, exemplaire unique d'une copie médiévale d'un document antique. Celtes avait découvert cet  « Itinerarium Antonini Pii...» quelques années plus tôt à Worms.

Connue sous le nom de «Table de Peutinger », la carte est achetée, après une longue histoire, par Eugène de Savoie (1663-1736) pour cent ducas. Puis, après la mort de ce prince, elle entre dans les collections de la Bibliothèque de Vienne, en Autriche, où elle est toujours conservée.

Peutinger est devenu propriétaire de la Table avec obligation de la publier. Mais il ne peut mener le projet à son terme. Plusieurs années passent, et l'un de ses parents éloignés, Marcus Welser (1558-1614) redécouvre la carte et décide à son tour de la publier. Une édition partielle, à titre d'essai, «Fragmenta Tabulae antiquae...» paraît chez les Alde, à Venise en 1591. Puis Welser confie au grand cartographe et éditeur de cartes Abraham Ortelius (1527-1598), d'Anvers, le soin de faire paraître la table dans sa totalité. Un dessin exécuté par Johannes Moller, qui réduit de moitié les dimensions de l'original, lui est remis. Malheureusement, la mort empêche Ortelius de continuer son œuvre, qui est poursuivie par l'imprimeur Jean Moret, héritier des Plantin : la première édition tirée à deux-cent-cinquante exemplaires, à vingt-cinq sous, sort à Anvers en 1598 [...]

Le succès de la Table de Peutinger  ne se dément pas au cours des siècles, puisque de très nombreuses éditions voient le jour [...]

Si l'histoire de la première édition de la Table de Peutinger  est bien connue, en revanche, l'origine et la filiation du document manuscrit qu'elle reproduit restent obscures. Certains historiens, comme Desjardins, l'attribuent à un moine de Colmar qui l'aurait exécuté en 1265. Les deux seules forêts qui figurent sur la Table sont celles qu'il avait sous les yeux : la «Silva Vosagus » ou forêt des Vosges, et la «Silva Marciana » ou forêt Noire. Les trois grandes métropoles, Rome, Constantinople et Antioche, sont traitées à la manière des miniatures des missels médiévaux. Les gloses chrétiennes renvoient encore au moine de Colmar. Mais, surtout, l'attribution repose sur un passage des Annales «Colmariences Minores » : « Anno 1265 mappam mundi descripsi in pelles duodecim pergameni ».

Si le document décrit ici est apparenté à la Table, rien ne prouve cependant qu'il s'agit du même. En effet, la Table comprend onze segments de parchemin et non pas douze, et le segment le plus occidental qui manque, devait déjà manquer sur l'original que la Table copie.

Cet original est-il l'œuvre d'un certain Castorius, du IVe siècle, comme le pense Miller ? Faut-il remonter encore plus haut jusqu'à la carte préparée au début de l'Empire, parAgrippa, le gendre d'Auguste, et peinte sur le mur du portique de Polla à Rome ? Ce qui reste certain, c'est l'origine antique de cette copie médiévale qui représente le réseau des principales routes de l'empire romain. Malgré l'étirement infligé aux contours géographiques, et qui rend la lecture du document difficile, les itinéraires routiers qui sont figurés par des lignes brisées sont schématiquement exacts. Chaque station est marquée par un coude, et porte un chiffre donnant la longueur de l'étape exprimée en lieues gauloises ou en milles romains (1)

Dans un ouvrage récent, Annalina et Mario Levi étudient les cinq-cent-cinquante vignettes dessinées sur la carte et en distinguent trois types principaux. Après les avoir rapprochées d'autres représentations relevées sur des témoignages de l'art romain (mosaïques, peintures, sarcophages, etc.) les auteurs concluent que ces vignettes sont des signes conventionnels qui indiquent aux voyageurs le plus ou moins grand confort offert par l'étape. En quelque sorte, les vignettes seraient l'équivalent des « étoiles » de nos modernes guides routiers ! La plus fréquente est une double tour qui symbolise une simple halte pour voyageurs. Plus élaborée est celle qui représente une petite maison dessinée en perspective, souvent associée à un nom de temple. La troisième vignette, liée à des toponymes contenant le mot « aquae » est une construction rectangulaire, avec au centre le bassin d'une piscine. Elle promet un hébergement des plus confortables !

Le but utilitaire de la Table ne doit pas cependant nous faire oublier qu'elle est une source de recherches incomparable sur le Monde romain. Ainsi, il y a quelques années, les fouilles effectuées près de Pompéi, sur le site d'Oplontis, toponyme connu seulement par la Table de Peutinger, ont permis aux archéologues d'exhumer une somptueuse villa remontant au premier siècle avant Jésus-Christ.

Aux esprits curieux, souhaitons que cette reproduction de la plus ancienne édition du célèbre monument de la géographie antique, apporte une satisfaction toute aussi fructueuse. » (2)

(1)- Mille romain = 1 472,50 m. (NDLR)
(2)- Edwige Archier, Conservateur au département des Cartes et Plans de la Bibliothèque nationale de Paris. (document de publication d'origine inconnue)


ICONE : d'après extrait de la Table de Peutinger