BIOGRAPHIE D'AGRICOLA
(Extraits)

Traduction annotée par Danielle De Clercq-Douillet
de l'Université catholique de Louvain

(Le texte complet peut être consulté à l'adresse =
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/TacAgr/Agrtrad.html
)

 

CHRONOLOGIE SOMMAIRE

40
Naissance à Fréjus
61 Tribun militaire en Bretagne
62 Mariage avec Domitia Decidiana
Fin 62-63 Naissance d'un fils
64 Questeur en Asie.
     Naissance de sa fille et mort de son fils
66 Tribun de la plèbe
68 Préteur
69 Meurtre de sa mère par des Othoniens
     Ralliement à Vespasien
70 Mucien lui fait lever des troupes
     et le nomme légat de la 20e Légion à Deua
74-76 Gouverneur d'Aquitaine
76-77 Consul. Pontife.
     Nommé Légat de Bretagne
     Tacite épouse la fille d'Agricola
82 Naissance d'un fils
83 Mort de son fils avant son départ en camp
84  Rappel pour les insignes du triomphe.
      Disgrâce ?
      Renonce à la vie publique.
89 ou 90  Renonce au proconsulat d'Afrique ou d'Asie
93  Meurt en l'absence de sa fille et de Tacite

1ère partie :
Avant le gouvernement de la Bretagne

(40-77)

Cnaeus Iulius Agricola est né en 40 dans notre antique et célèbre colonie de Fréjus. Ses grands-pères furent tous deux procurateurs impériaux, ce qui confère le titre de chevalier.

Son père, Iulius Graecinus , appartenait à la classe sénatoriale et se distinguait par sa passion pour l'éloquence et la philosophie. Sa moralité même irrita Caligula, qui lui intimait l'ordre d'accuser Marcus Silanus : Iulius Graecinus refusa et fut exécuté.

Iulia Procilia, mère d'Agricola, était une dame d'une exceptionnelle respectabilité. Elle s'occupa elle-même de son fils en bas âge, le choya avec tendresse et, de l'enfance à l'adolescence, l'éduqua en profondeur à la pratique du bien.

Agricola ne se sentait guère attiré par ceux que le mal tentait : tout en étant foncièrement porté au bien et à la droiture, il avait, dès sa petite enfance, habité et reçu sa formation à Marseille, ville où s'opère une harmonieuse synthèse de la jovialité grecque et d'une rigueur toute provinciale.

Voici d'ailleurs un souvenir personnel : Agricola m'a souvent confié que, dès sa prime jeunesse, il se serait plongé dans l'étude de la philosophie avec bien plus d'acharnement que ne peut se le permettre un Romain, de surcroît sénateur, si le bon sens de sa mère n'avait pas eu raison du feu intérieur qui le dévorait.

Ainsi Agricola, que sa nature portait à s'élever toujours plus haut, recherchait, avec plus d'ardeur que de réalisme, la beauté et l'éclat d'une grande et inaccessible gloire. Par la suite, il se laissa tempérer par la réflexion et l'âge, pour ne retenir de la philosophie que le sens de la mesure, ce qui est bien difficile.

Il s'initia à la vie militaire en Bretagne, sous le commandement de Suetonius Paulinus. Efficient et équilibré, celui-ci le remarqua et l'attacha à sa personne pour pouvoir l'apprécier à sa plus juste valeur.

Agricola s'interdisait de vivre sans normes, comme le font d'autres jeunes pour qui la vie militaire est synonyme de débauche. Il ne se laissa pas gagner par la mollesse de ceux qui portent le titre de tribun sans en avoir les compétences et ne recherchent que plaisirs et permissions. Au contraire, il ne voulait que mieux connaître cette province et se faire connaître de l'armée. Il se formait auprès d'hommes d'expérience et se rapprochait de l'élite. Il ne visait à rien par bravade, mais jamais l'effroi ne le faisait reculer. Il se montrait à la fois circonspect et énergique dans l'action.

La situation de la Bretagne était alors agitée et inquiétante comme jamais : on massacrait des vétérans, on incendiait les colonies, on contrariait les déplacements de nos troupes. Notre armée se battit pour survivre. Par la suite, elle n'eut plus qu'à conforter sa victoire.

Toutes ces actions étaient menées et décidées par un autre qu'Agricola et c'est à son chef qu'on attribua l'ensemble des opérations et que revint la gloire d'avoir reconquis la province. Toutefois, le jeune homme en retira savoir-faire et expérience. Il brûlait d'en faire plus. Il désirait atteindre la gloire par les armes. Etrange projet pour une époque qui n'avait que mépris pour les hommes d'exception et qui considérait qu'une grande renommée n'entraînait pas moins de risques qu'une mauvaise réputation.

Il quitta la Bretagne pour entamer à Rome sa carrière politique et épouser Domitia Decidiana, qui était issue d'un milieu brillant. Tout en rehaussant son prestige, ce mariage raffermit la volonté d'ascension d'Agricola, qui connut avec Domitia la merveilleuse entente d'un amour partagé où chacun préférait l'autre à lui-même. Remarquons toutefois qu'on loue d'autant plus une bonne épouse qu'on incrimine plus volontiers une mauvaise.

Nommé questeur, Agricola obtint par tirage au sort une charge en Asie, dont Saluius Titianus était alors proconsul. Ni l'un ni l'autre ne réussit à le corrompre : ni cette province riche et perverse, ni le proconsul, porté à toute forme de convoitise et toujours prêt, dans sa complaisance sans bornes, à monnayer un silence complice sur des pratiques malhonnêtes.

Là, il eut une fille, ce qui fut pour lui un avantage et surtout une consolation, car peu après, il perdit son fils premier-né.

Plus tard, il s'octroya une pause à l'écart des affaires pendant l'année qui sépare la questure et le tribunat de la plèbe et fit de même au cours de l'année de ce tribunat : il savait bien que sous Néron l'inaction relevait de la sagesse.

Une fois préteur, il se fit tout aussi peu entendre et n'eut d'ailleurs aucune fonction judiciaire à exercer. Dans l'organisation de jeux et d'autres manifestations futiles liées à sa charge, il réussit à garder l'équilibre entre économie et prodigalité et, tout en évitant le luxe, il accrut sa bonne réputation.

Enfin, Galba le désigna pour inventorier les dons offerts aux temples. Agricola s'en acquitta avec tant d'efficacité et de rigueur, que l'état ne se ressentit plus que des seuls vols sacrilèges commis par Néron.

L'année suivante, un coup du sort frappa douloureusement Agricola et les siens. Alors que la flotte d'Othon voguait sans but précis, elle attaqua en Ligurie Vintimille qu'elle dévasta. La mère d'Agricola fut massacrée sur ses propres terres ; elles furent pillées ainsi qu'une grande partie du patrimoine, ce qui explique ce meurtre.

Agricola, en bon fils, prit la route pour organiser des funérailles, mais il se laissa surprendre par la nouvelle que Vespasien convoitait l'empire et aussitôt se rallia à sa cause.

Dans un premier temps, le pouvoir impérial était exercé à Rome par Mucien, qui avait en main la situation de la ville. Domitien, encore assez jeune, ne profitait de la bonne fortune de son père que pour se méconduire.

Mucien fit lever des troupes par Agricola, qui remplit cette mission avec intégrité et énergie. Il le nomma ensuite à la tête de la vingtième légion, qui avait bien hésité à prêter serment d'allégeance et dont le commandant sortant traînait une réputation de factieux. En fait cette légion indisciplinée faisait peur, même à des légats consulaires, et ce légat prétorien n'avait pu en venir à bout. Etait-ce de sa faute ou de celle des soldats, on n'en sait trop rien.
En confiant cette mission à Agricola, on attendait de lui qu'il sévisse. Or il fit preuve d'une modération exceptionnelle et préféra donner à croire qu'il avait trouvé des hommes dans le rang sans avoir dû les contraindre à y rentrer.

A ce moment-là, Vettius Bolanus était gouverneur de Bretagne et sa douceur s'accordait mal avec l'agressivité de ses administrés. Agricola contint son énergie et son brûlant désir d'ascension : il était assez habile pour composer avec l'ordre établi et rompu à concilier ses intérêts avec un comportement irréprochable.

Peu après, la Bretagne échut à Petilius Cerealis et les qualités guerrières d'Agricola purent enfin se déployer. Au début Cerealis ne lui faisait partager que difficultés et dangers, mais, par la suite, l'associa à sa propre gloire. Souvent, pour éprouver la valeur d'Agricola, il lui confiait une partie de l'armée. Parfois, en raison de ses succès, il lui faisait commander des troupes assez nombreuses.

Jamais Agricola ne se targua de ses exploits pour faire parler de lui, mais, en tant que subordonné, il n'attribuait le succès d'une opération qu'aux initiatives de son supérieur. Valeureux, il restait déférent. La réserve marquait ses prises de paroles. Aussi évitait-il l'envie sans pour autant rester à l'écart de la gloire.

Quand Agricola remit le commandement de sa légion, il fut, dès son retour, admis au nombre des patriciens par le divin Vespasien. Ensuite, celui-ci lui octroya le gouvernement de l'Aquitaine, lui confiant ainsi une charge valorisante dans l'attente du consulat qu'il lui réservait.

Bien des gens s'imaginent que l'esprit des militaires manque de finesse, du fait que dans les camps l'exercice de la justice est sans appel, assez élémentaire et expéditif, et n'a rien à faire des subtilités du forum. Or, même dans le civil, le bon sens inné d'Agricola l'aidait à remplir ses fonctions avec aisance et équité.

Ajoutons qu'il se montrait bien différent dans l'exercice de sa charge et dans les moments de détente : comme l'exigeaient les assises et les procès, on l'y voyait sérieux, tendu, sévère et assez souvent indulgent. Sa tâche accomplie, il se débarrassait complètement du masque de l'homme de pouvoir : plus de visage fermé ni d'air hautain ni d'âpreté.

Fait rarissime, Agricola, malgré sa facilité de contact, ne perdit rien de son autorité et sa rigueur ne l'empêcha pas de se faire aimer. Insister sur l'intégrité et le désintéressement d'un si grand homme reviendrait à traiter injustement ses qualités.

Quant à la célébrité, pour laquelle des hommes de bien montrent, eux aussi, de la complaisance, il ne la rechercha ni en étalant ses mérites ni en recourant à des stratagèmes : il n'engagea ni rivalités avec ses collègues ni conflits avec les procurateurs, car il n'en pressentait comme résultat qu'une victoire sans gloire ou une défaite dégradante.

Il occupa cette charge un peu moins de trois ans et fut rappelé pour accéder bientôt au consulat. Le bruit courait déjà que la Bretagne lui était destinée comme province ; lui-même n'en disait rien, mais on l'en jugeait capable. Or l'opinion publique ne se trompe pas toujours et peut, à l'occasion, faire un bon choix.

Au cours de son consulat, il m'accorda la main de sa fille. Je n'étais qu'un jeune homme et il fondait sur elle bien des espoirs. Nous nous sommes mariés quand Agricola sortit de charge. Il obtint immédiatement le gouvernement de la Bretagne en même temps que la dignité sacerdotale du pontificat.


DESCRIPTION et HISTOIRE de la BRETAGNE,
   de CESAR au GOUVERNEMENT d'AGRICOLA
(55-77)

De nombreux auteurs ont décrit la situation géographique de la Bretagne et les populations qui l'occupent. Si j'y reviens, ce n'est pas pour me mesurer à ceux-ci par la qualité de mes recherches et mon talent, mais parce que c'est au temps d'Agricola que la soumission de ce territoire fut effective. Ainsi, tout ce qui pour mes prédécesseurs a fait l'objet de beaux textes sans autre vérification, s'appuiera sur des témoignages fiables.

La Bretagne est la plus grande île que connaissent les Romains. Par ses dimensions et son orientation, elle s'étend à l'est vers la Germanie, à l'ouest vers l'Espagne. Au sud, elle est même visible de la Gaule. Par contre, on ne devine aucune terre en face de la côte nord, battue par une mer immense aux horizons ouverts.

Parmi les auteurs des plus beaux textes, Tite-Live, notre classique, et Fabius Rusticus, chez les modernes, ont comparé l'ensemble de la Bretagne à un plat de forme allongée ou encore à une hache à double tranchant.

En réalité, cette forme, qu'une idée reçue attribue à toute l'île, ne se conçoit qu'abstraction faite de la Calédonie. En effet, en s'éloignant davantage, on découvre, à partir de la côte qu'on croit être l'extrémité de l'île, une terre immense au profil irrégulier, qui fait saillie pour se rétrécir en forme d'angle.
En suivant cette côte sur une mer encore inexplorée, la flotte romaine a confirmé que la Bretagne est une île et en a soumis d'autres jusqu'alors inconnues, qu'on appelle Orcades.

Nos équipages virent même distinctement Thulé, mais ils avaient reçu l'ordre de ne pas aller plus loin dans leurs investigations; l'hiver aussi approchait. On prétend, d'autre part, que les vents n'arrivent même pas à ébranler cette mer dormante, que les rames ne fendent qu'à grand-peine. A mon avis, il y a moins de terres et de montagnes pour provoquer des tempêtes et en entretenir les causes, et la masse d'une mer profonde et sans limites est plus lente à se soulever.

Mon propos n'est pas d'essayer d'en savoir plus sur la nature de l'Océan et ses marées ; on en a déjà beaucoup parlé. Je n'ajouterai que ce détail : nulle part ailleurs, la mer n'investit autant l'espace; elle étend partout de nombreux bras; la côte ne limite pas la marée montante ou descendante; au contraire, la mer s'engouffre profondément, isole certains endroits et s'installe entre les crêtes des montagnes comme si c'était son domaine.

Quant aux premiers occupants de l'île, on ne peut savoir avec certitude, comme toujours dans le cas de peuples barbares, s'ils s'agit d'autochtones ou s'ils sont venus d'ailleurs.

Les Bretons présentent plusieurs types physiques, ce qui permet d'étayer autant d'hypothèses. Par exemple, les cheveux roux des Calédoniens et leurs membres allongés attestent une origine germanique. Basanés et souvent crépus, les Silures, dont le territoire est opposé à l'Espagne, donnent à penser qu'autrefois des Ibères ont traversé la mer et se sont fixés sur leurs terres. Ceux qui vivent le plus près de la Gaule ressemblent à ses habitants : soit l'origine ethnique reste marquante, soit le climat a conditionné le type humain dans ces régions qui se font face. En examinant la question dans ses grandes lignes, on peut, malgré tout, concevoir que des Gaulois ont occupé l'île du fait de sa proximité : on peut y retrouver les rites et les croyances religieuses propres à la Gaule; la langue n'est pas très différente; aussi téméraires que les Gaulois, les Bretons aiment prendre des risques, mais devant le danger ils paniquent tout autant et fuient. Toutefois, on trouvera plus combatifs les Bretons qu'une pacification de longue date n'a pas encore amadoués. Nous savons que les Gaulois, eux aussi, étaient de brillants guerriers. Par la suite, la paix les rendit nonchalants, car ils avaient perdu leur bravoure avec leur liberté.

Il en va de même pour les Bretons vaincus de longue date, alors que tous les autres sont encore comme les Gaulois d'autrefois.

L'infanterie fait leur force. Certaines tribus utilisent aussi des chars de guerre, conduits par les plus nobles, que leurs vassaux précèdent au combat.
Autrefois soumis à des rois, les Bretons d'aujourd'hui sont tiraillés entre des chefs de factions et des tendances partisanes.

Rien ne nous est plus profitable, lorsque nous luttons contre des peuplades si puissantes, que leur mépris de l'intérêt commun. On ne voit que rarement s'unir deux ou trois tribus pour repousser un péril qui les menace toutes à la fois. Ainsi chacune se bat pour son propre compte et toutes essuient les défaites.

Le ciel de Bretagne est bien souvent souillé de pluie et de nuages. Le froid n'est pas mordant. La durée des jours excède celle sous notre latitude. La nuit est claire et si brève, au bout de l'île, qu'on n'en discerne la fin et le début que par une insignifiante différence de clarté. On affirme que, si des nuées ne l'occultent pas, le soleil brille en pleine nuit : il ne se couche ni ne se lève, mais passe à l'horizon. Rappelons qu'à l'extrémité du monde, les terres sans relief, dont les ombres sont limitées, ne font pas se dresser des ténèbres et que la nuit ne s'étend ni au ciel ni aux astres.

Impropre à la culture de l'olivier, de la vigne et d'autres végétaux adaptés aux climats plus chauds, le sol convient aux cultures céréalières, qu'il produit en abondance. Tout ne mûrit que lentement mais pousse vite, l'un comme l'autre s'expliquant de la même façon : un sol très humide et de nombreuses précipitations.

Du sous-sol on extrait de l'or, de l'argent et aussi d'autres métaux, ce qui rehausse l'intérêt de notre conquête. L'Océan produit des perles, mais elles sont un peu sombres et plutôt bleuâtres.

Certains pensent que les pêcheurs manquent de savoir-faire, comparés à ceux du Golfe Persique, qui arrachent des rochers les perles vivantes et palpitantes. Or, en Bretagne, on se contente de ramasser celles que les flots rejettent. Pour ma part, je croirais plus volontiers que la qualité de ces pierres ne suffit pas à notre convoitise.

Les Bretons, d'eux-mêmes, acceptent sans rechigner la conscription, l'impôt et les charges inhérentes à notre domination, pour autant qu'ils ne se sentent pas lésés; cela leur est insupportable, car pour eux la défaite justifie l'obéissance, mais pas encore l'asservissement.

Le divin Jules César fut donc le premier de tous les Romains à débarquer en Bretagne avec une armée. Toutefois, malgré sa terrifiante victoire et la conquête de la côte, il n'a, semble-t-il, fait que montrer aux générations futures l'accès à la Bretagne sans la leur avoir livrée.

Ensuite éclatèrent nos guerres civiles, où on vit des chefs de partis prendre les armes contre l'état. On en oublia la Bretagne, même quand revint la paix : c'était pour le divin Auguste une ligne de conduite, pour Tibère un impératif.
On s'accorde à penser que Caligula songeait à s'introduire en Bretagne, mais, versatile, il abandonna ce projet après avoir échoué dans ses tentatives démesurées d'envahir la Germanie.

Le divin Claude décida de reprendre les opérations. Il fit transférer dans l'île des légions et des corps auxiliaires en confiant une partie de l'entreprise à Vespasien. On y voit pour celui-ci un premier signe de la bonne fortune qui serait un jour la sienne : en soumettant des tribus et en capturant leurs rois, Vespasien fut désigné par le destin.

Le premier consulaire qui gouverna ce territoire, Aulus Plautius, et son successeur, Ostorius Scapula, étaient, l'un et l'autre, de remarquables hommes de guerre. Peu à peu, le sud de la Bretagne gagna le statut de province et, en outre, une colonie de vétérans s'y installa.

Le roi Cogidumnus, qui jusqu'à nos jours s'est montré très coopérant, se vit confier le gouvernement de certaines tribus, car une vieille habitude romaine, qui, depuis bien longtemps, a fait ses preuves, consiste à se servir même des rois pour mieux asservir.

Ensuite, Didius Gallus préserva l'acquis de ses prédécesseurs : il avança nos positions d'à peine quelques fortins, juste assez pour faire dire qu'il avait accru l'importance de sa fonction. Veranius, son successeur mourut au cours même de l'année.

Plus tard, des succès rehaussèrent pendant deux ans le gouvernement de Suetonius Paulinus, qui soumit des tribus et installa de solides garnisons. Il s'enhardit et attaqua l'île d'Anglesey pour avoir fourni des renforts aux rebelles, mais ceux-ci eurent alors tout loisir de mener des actions.[...]

En effet, une fois absent, le légat ne fait plus peur. Laissés à eux-mêmes, les Bretons s'en prennent aux malheurs de l'asservissement. Ils étalent les injustices subies par les uns et les autres.

Une femme de sang royal, Boudicca, prit la tête du mouvement - chez eux le sexe ne fait pas question quand il s'agit de commander - et , tous ensemble, ils partirent en guerre. Ils traquèrent nos soldats éparpillés dans les fortins, défirent nos garnisons, envahirent la colonie, symbole pour eux de l'asservissement. La colère des vainqueurs ne renonça à aucune forme de la cruauté propre aux âmes barbares.

Apprenant le soulèvement de la province, Paulinus intervint immédiatement, sans quoi la Bretagne aurait été perdue : l'issue heureuse d'une seule bataille y rétablit la soumission ancienne. Toutefois nombre de Bretons restaient sous les armes : tourmentés par la mauvaise conscience de leur défection, ils craignaient, à titre individuel, que le légat, tout en étant un homme d'exception, ne se montrât intraitable lors de leur capitulation et ne se vengeât impitoyablement de l'outrage commis par chacun d'eux. C'est pourquoi il fut remplacé par Petronius Turpilinus, perçu comme plus compréhensif : n'ayant pas eu à souffrir des méfaits de l'ennemi, il ne pouvait que se montrer plus accessible à son repentir. Il remédia aux désordres antérieurs sans prendre aucun autre risque, et remit la province à Trebellius Maximus.

Ce dernier, plus nonchalant, n'avait aucune expérience militaire. Il garda la province en main tout en l'administrant avec une certaine bienveillance.
A leur tour, les Barbares apprirent à fermer les yeux sur les vices et leurs attraits, et la guerre civile fournit un excellent prétexte pour persévérer dans l'inertie. Mais le malaise survint avec la mutinerie de l'armée, qui, habituée aux expéditions, se relâchait dans l'inaction.

Trebellius n'évita la colère des soldats que par des faux-fuyants et des dérobades. Déshonoré, avili, il ne garda bientôt plus qu'un semblant de pouvoir et, comme si les troupes avaient négocié leur indiscipline et leur chef son salut, les désordres prirent fin sans effusion de sang.

La guerre civile durait encore quand vint Vettius Bolanus, qui n'importuna guère la Bretagne pour y rétablir la discipline : même manque de réaction à l'égard de l'ennemi, toujours autant d'effronterie chez nos soldats; seulement Bolanus dans sa probité ne se rendit odieux par aucun méfait et la sympathie qu'il inspirait lui tenait lieu d'autorité.

Mais, tout comme le reste du monde, Vespasien reprit en main la Bretagne : y débarquèrent des chefs qui en imposaient, des armées d'élite, et l'espoir de l'ennemi s'amenuisa.

Immédiatement Petilius Cerealis répandit la terreur en attaquant le territoire des Brigantes, qui passe pour le plus peuplé de la province. Il livra de nombreux combats, parfois sanglants, et neutralisa une grande partie des Brigantes par ses victoires ou en prolongeant la guerre.

Il eût, à coup sûr, dévalorisé la conscience professionnelle et la réputation de tout autre successeur. Mais Iulius Frontinus, à qui il incomba d'assumer pareille charge, était un grand homme à la hauteur des circonstances. Il soumit par les armes, les Silures, un peuple puissant et combatif, et il surmonta, en plus de la bravoure de l'ennemi, les difficultés du terrain.

 

2ème partie : Gouvernement de la Bretagne

Voilà ce qu'il en était de la Bretagne et des hostilités quand Agricola débarqua en plein milieu de l'été. S'imaginant qu'on avait renoncé à faire campagne, nos soldats avaient pour seule préoccupation leur tranquillité, et les ennemis guettaient une occasion à prendre.

Or, peu de temps auparavant, la tribu des Ordoviques avait quasiment anéanti tout un corps de cavalerie qui stationnait sur son territoire, ce qui engagea la province à se soulever.

Ceux qui voulaient déclencher la guerre avaient trouvé un exemple à suivre et surveillaient les réactions du nouveau légat. Or, l'été touchait à sa fin, les effectifs étaient dispersés, les soldats considéraient comme acquis de prendre une pause cette année-là : cette situation ne pouvait donc que retarder et contrarier l'entrée en guerre, et l'avis général était de plutôt surveiller les points suspects. Mais Agricola décida d'affronter le danger. Il rassembla des détachements de légions et ne prit que quelques troupes auxiliaires, du fait que les Ordoviques ne se risquaient pas à livrer bataille en terrain plat. Lui-même prit la tête de la colonne pour inspirer à tous le même courage devant le danger commun et les fit monter à l'assaut. Presque toute la tribu fut massacrée.

Agricola savait qu'il lui fallait immédiatement tirer parti de sa réputation et que sa première victoire ferait peur au reste de la Bretagne. Il projeta de soumettre l'île d'Anglesey, dont Paulinus, comme je l'ai déjà rappelé, avait dû interrompre la conquête à cause de la rébellion de toute la province.
Décision d'autant plus surprenante qu'on manquait de bateaux. Mais, sans se laisser démonter, le chef réfléchit et trouva le moyen de débarquer : il sélectionna avec le plus grand soin des soldats auxiliaires, qu'il fit se débarrasser de tous leurs bagages personnels. Ces hommes connaissaient les passages guéables et, comme leurs ancêtres, savaient nager tout en se dirigeant avec leurs armes et leurs chevaux. Agricola les lança si soudainement que les ennemis ne revinrent pas de leur stupéfaction : ils s'attendaient à une flotte, à des navires portés par la marée haute et crurent que rien n'était difficile ni insurmontable pour des hommes venus se battre dans ces conditions. L'île demanda la paix et passa sous notre pouvoir.

Maintenant Agricola passait pour un grand homme digne de gloire : n'avait-il pas choisi d'affronter des difficultés et des dangers dès son arrivée dans la province, à un moment que d'autres consacraient à se pavaner et à recevoir de partout des hommages ?

Malgré ce succès, il ne se vantait pas. Maintenir des vaincus dans le rang, cela ne méritait pas pour lui le nom de campagne ou de victoire. Son exploit ne lui valut même pas d'en envoyer un compte rendu rehaussé de laurier. Pourtant il fit croître sa renommée tout en l'occultant, car on supputait les espoirs qu'il réservait pour l'avenir en gardant le silence sur un si haut fait.

D'autre part, Agricola connaissait déjà bien l'état d'esprit de la province et, par l'expérience d'autrui, il savait fragile la victoire des armes quand elle précède des sévices. Il décida alors d'étouffer dans l'oeuf les causes mêmes de conflits.

Il commença par se mettre en cause lui-même ainsi que ses proches et géra d'une main de fer son propre train de vie, ce qui pour bien des maîtres de maison n'est pas moins compliqué que de gouverner une province.

Dans le domaine public, il ne réglait rien par l'intermédiaire d'affranchis et d'esclaves. Il n'attachait à son service un centurion ou des soldats ni par sympathie personnelle ni en prêtant l'oreille à une recommandation. Toute sa confiance n'allait qu'aux meilleurs. Rien ne lui échappait, mais il ne punissait pas toujours. Il excusait de petits manquements et sévissait contre les grands, toujours à bon escient. Et encore, il ne châtiait pas toujours les coupables, mais se contentait assez souvent de leur repentir. Il préférait confier des tâches administratives à des gens qui ne commettraient pas de bévues plutôt que de devoir en condamner les auteurs.

Quant aux réquisitions de blés et levées d'impôts, il les adoucit par une plus juste évaluation de ces charges et extirpa chez les collecteurs des pratiques plus mal ressenties encore que l'impôt lui-même. En effet, pour se moquer des Bretons, on les bloquait devant des greniers publics fermés pour les contraindre à acheter eux-mêmes du blé et à se libérer de cette attente en versant un prix jugé suffisant. On leur imposait d'emprunter des chemins détournés pour atteindre des régions éloignées, si bien que des tribus, proches de quartiers d'hiver, devaient livrer du blé dans des endroits lointains et difficiles à atteindre. Ainsi des solutions de bon sens pour tous devenaient profitables à quelques-uns.

En réprimant ces abus dès la première année, Agricola donna une aura de popularité à la paix, que l'inconscience ou l'intransigeance de ses prédécesseurs avait rendue au moins aussi redoutable que la guerre.

Mais l'été revint. Agricola rassembla alors l'armée, participa partout à ses mouvements, loua les soldats disciplinés et sévit contre les tire-au-flanc. Il choisissait lui-même les emplacements des camps et partait en éclaireur dans les estuaires et les forêts. Sans laisser aucun répit aux ennemis, il dévastait leurs terres par de brusques incursions. Quand il les avait bien effrayés, il se montrait en retour magnanime et leur faisait miroiter les attraits de la paix.
Grâce à ce procédé, beaucoup de tribus qui, jusque là, avaient traité d'égal à égal avec notre pouvoir, livrèrent des otages et oublièrent leur ressentiment. Il les fit entourer de garnisons et de fortins avec tant de méthode et de vigilance, que jamais on n'avait vu auparavant une nouvelle partie de la Bretagne passer si paisiblement sous notre autorité.

Vint l'hiver, qui fut entièrement consacré à la mise en oeuvre d'initiatives très salutaires pour des gens disséminés et incultes et d'autant plus portés à faire la guerre. Agricola voulait les habituer à vivre paisiblement et à occuper agréablement le temps libre. Il les y invitait individuellement. Il aidait des collectivités à édifier des temples, à aménager des places publiques, à construire de vraies maisons. Il félicitait les plus entreprenants et s'en prenait aux récalcitrants. Ainsi le désir de se faire mieux voir que les autres tint lieu de contrainte.

De plus, il faisait initier les enfants des notables aux arts libéraux et préférait aux acquis culturels des Gaulois les dispositions naturelles des Bretons : eux qui naguère méprisaient notre langue, ne désiraient-ils pas maintenant, à tout prix, la parler couramment ?

Par la suite, cela fit bien de s'habiller comme nous et beaucoup adoptèrent la toge. Peu à peu, les Bretons se laissèrent aller à l'attrait des vices à découvrir sous les portiques, dans les thermes et le raffinement des festins. L'inexpérience leur faisait appeler civilisation ce qui amputait leur liberté.

La troisième année de campagne fit découvrir de nouvelles peuplades, dont les territoires furent saccagés jusqu'à l'estuaire appelé Tyne. Une telle panique saisit les ennemis qu'ils n'osèrent pas harceler notre armée, en butte elle-même à de redoutables intempéries. Elle arriva même à établir des fortins.
Les soldats expérimentés faisaient remarquer qu'aucun autre chef ne tirait plus habilement profit de la configuration des lieux. Aucun fortin mis en place par Agricola ne céda à la violence des ennemis ou ne fut, de connivence avec eux, abandonné par des déserteurs. En effet, l'approvisionnement, prévu pour un an, permettait de supporter un siège prolongé.

On pouvait y passer sans crainte l'hiver tout en effectuant de nombreuses sorties, car chaque fortin pouvait compter sur son propre système de défense. Les ennemis ne remportaient pas de victoires, ce qui les démoralisait encore plus : habitués à compenser les revers de l'été par de fructueuses expéditions en hiver, ils étaient maintenant refoulés en hiver comme en été.
Jamais Agricola n'accapara à son profit le succès de missions qu'il confiait à d'autres, mais tout centurion ou préfet de cavalerie voyait en lui un témoin impartial de son intervention.

Selon certains, ses blâmes passaient pour assez mordants et, tout en étant affable avec ceux qui n'avaient rien à se reprocher, il ne mâchait pas ses mots avec les fautifs. Mais, une fois sa colère passée, il ne dissimulait aucun ressentiment, si bien qu'on ne redoutait pas son silence : il jugeait plus moral de blesser quelqu'un que de le haïr.

Agricola passa le quatrième été (80) à consolider notre emprise sur les régions qu'il avait parcourues. Si le courage de nos armées et la gloire du nom romain acceptaient une limite, c'est en Bretagne proprement dite qu'ils l'auraient trouvée. En effet, la Clyde et le Forth, qui sont refoulés profondément à l'intérieur des terres par les marées de deux mers opposées, ne sont séparés que par un mince détroit, que nos garnisons renforçaient dès ce moment-là. De même, tout l'arrière-pays était occupé par nos troupes, si bien que l'ensemble des ennemis était tenu à l'écart comme sur une autre île.

Au cours de sa cinquième campagne (81), Agricola effectua pour la première fois une traversée pour atteindre des populations inconnues jusqu'alors. Il les réduisit à sa merci en livrant de nombreux combats tous victorieux. Il déploya des troupes du côté où la Bretagne fait face à l'Hibernie. Il ne redoutait pas d'attaque, mais nourrissait l'espoir que l'Hibernie, située à mi-chemin entre la Bretagne et l'Espagne et aussi à portée du Golfe de Gascogne, pourrait contribuer à faire de la partie la plus forte de notre empire une entité pour d'importantes transactions.

Plus petite que la Bretagne, l'Hibernie est plus étendue que les îles de la Méditerranée. Son sol, son climat, le caractère et le degré de civilisation de ses habitants ne présentent que peu de différence avec la Bretagne. On en connaît surtout les voies d'accès et les ports grâce aux rapports commerciaux et aux hommes d'affaires.

Un des roitelets d'une tribu de l'île avait été chassé par un soulèvement intérieur. Agricola l'avait accueilli et, soi-disant par amitié, le retenait pour s'en servir, si l'occasion se présentait.

Il a souvent soutenu devant moi qu'on pourrait venir à bout de l'Hibernie et la tenir sous notre coupe avec l'aide d'une seule légion et d'à peine quelques troupes auxiliaires. Cela renforcerait aussi notre position en Bretagne, car l'armée romaine serait présente partout et la liberté serait, pour ainsi dire, soustraite à la vue des Bretons.

Par ailleurs, l'été du sixième anniversaire de sa charge, Agricola décida alors d'attaquer les tribus établies au-delà du Forth. Comme on redoutait de voir ces peuplades se soulever toutes à la fois et leurs troupes bloquer la progression de notre armée, il fit reconnaître les ports par la flotte. Celle-ci, qui, pour la première fois, faisait partie de nos effectifs, suivait la marche de l'armée et le spectacle qu'elle offrait était exceptionnel. C'était à la fois sur terre et sur mer que la guerre se déclenchait. Se retrouvant souvent dans les mêmes campements, fantassins, cavaliers et marins mêlaient leurs troupes dans le même entrain et chaque corps faisait valoir ses propres exploits et épreuves. Emportés par la jactance qu'on leur connaît, ces soldats comparaient leur marche à travers des forêts profondes et des montagnes escarpées avec le déchaînement des flots dans les tempêtes et confrontaient les victoires remportées sur la nature et l'ennemi avec d'autres sur l'Océan.
D'après les prisonniers, la vue de notre flotte laissait les Bretons sans voix : maintenant que l'inconnu de leur mer s'ouvrait à nous, ils n'avaient plus accès à leur ultime refuge en cas de défaite.

Passant à l'action, les peuples de Calédonie prirent les armes au milieu de grands préparatifs. Plus grande encore, comme toujours quand il s'agit d'inconnus, leur réputation les précédait. Ils s'en prirent à nos fortins et ce défi renforça des craintes. [...]

Or, Agricola apprit que les ennemis comptaient attaquer en formation de plusieurs colonnes. Aussi divisa-t-il l'armée en trois groupes pour lui éviter d'être encerclée par des troupes plus nombreuses qui, elles, connaissaient le terrain et se porta de lui-même à leur rencontre.

Mais les ennemis l'apprirent et modifièrent leurs plans sans crier gare. Tous ensemble, ils fondirent en pleine nuit sur la neuvième légion, qui passait pour la plus faible. Ils massacrèrent les sentinelles et envahirent le camp où les uns dormaient et d'autres perdaient la tête. Une bataille s'engagea alors à l'intérieur même de celui-ci. Or, des éclaireurs avaient rapporté la progression des ennemis à Agricola, qui partit aussitôt sur leurs traces : il donna l'ordre aux plus rapides des cavaliers et fantassins de se lancer par derrière sur les attaquants; ensuite, il fit pousser des cris par tous ses hommes. Nos enseignes brillèrent dans la lumière de l'aube.

Découvrant le danger sur deux fronts, les Bretons furent pris de panique. Ceux de la neuvième reprirent courage et, se sentant à l'abri du danger, se battaient maintenant pour sauver leur réputation. Dans leur élan, ils réussirent une percée. Un combat sanglant se livra dans le goulet même de l'entrée et permit de refouler les ennemis. Nos hommes rivalisaient de bravoure sur les deux fronts, car les uns montraient qu'ils étaient venus à la rescousse des autres, qui, eux, ne voulaient pas passer pour avoir eu besoin d'aide !
D'ailleurs, si les marécages et les forêts n'avaient pas protégé les fuyards, cette victoire aurait neutralisé les ennemis.

La conscience de cet exploit et la gloire qu'ils en tiraient, renforcèrent l'agressivité de nos soldats, qui grondaient [...]

Même ceux qui s'étaient d'abord montrés circonspects et raisonnables, étaient enthousiastes après ce succès, dont ils ne cessaient pas de se vanter. Tel est le lot bien injuste des guerres : tous en revendiquent les succès en n'imputant les revers qu'à un seul.

De leur côté les Bretons n'attribuaient pas leur défaite à la vaillance de leurs adversaires, mais à des circonstances favorables à ceux-ci et la compétence de leur chef. Leur suffisance demeurait intacte : ils armaient les jeunes, installaient femmes et enfants dans des abris et officialisaient par des réunions et des sacrifices l'accord unanime des tribus. Tel était l'état de surexcitation dans les deux armées, que l'hiver sépara.

Au cours de même été, une cohorte d'Usipiens, recrutée en Germanie, osa, au cours de son transfert en Bretagne, se livrer à un forfait mémorable dans son énormité. On avait incorporé à leurs manipules un centurion et des soldats pour leur inculquer la discipline et leur montrer l'exemple en les encadrant. Les Usipiens les massacrèrent et montèrent à bord de trois Liburnes en prenant en otages les pilotes. L'un d'eux s'échappa; suspects, les deux autres furent mis à mort.

Cette mutinerie ne s'était pas encore ébruitée si bien que, quand ces Liburnes longèrent les côtes, on crut voir un prodige. Lorsqu'ils débarquaient pour trouver de l'eau douce et rafler des vivres, ces Usipiens engageaient de nombreuses escarmouches avec des Bretons qui défendaient farouchement leurs biens. Souvent victorieux, parfois défaits, ils tombèrent dans un dénuement extrême et en vinrent à manger les plus faibles d'entre eux, puis ceux que le sort désignait. C'est de telles conditions qu'ils contournèrent la Bretagne. Ils perdirent les navires, dont ils ne maîtrisaient pas le pilotage. Pris pour des pirates, ils furent capturés, d'abord par des Suèves, puis par des Frisons. Or, certains furent vendus au cours de transactions commerciales et, passant par divers acquéreurs, ils se retrouvèrent sur notre rive et le récit de leur aventure hors du commun les rendit célèbres.

Au début de l'été, un drame familial blessa Agricola : il perdit son petit garçon, né au cours de l'année précédente. Il n'endura pas son sort avec l'ostentation propre à beaucoup d'hommes au caractère trempé et ne laissa pas pour autant aller aux pleurs et à l'accablement, comme les femmes. Dans le deuil aussi, la guerre était là pour le soutenir. Il fit d'abord partir la flotte, qu'il avait chargée de se livrer un peu partout au pillage pour déstabiliser et terroriser l'ennemi. Dans l'armée de terre, il dispensa les soldats de porter des bagages. Il y avait incorporé les plus combatifs des Bretons qu'une paix prolongée avait acquis à notre cause.

Il atteignit les Monts Grampians, où déjà les ennemis avaient pris position. En effet, nullement ébranlés par l'issue de la bataille précédente, les Bretons attendaient leur revanche ou l'asservissement. Ils avaient enfin compris que le danger qui les menaçait tous ne pouvait être conjuré que dans l'entente générale; aussi avaient-ils envoyé des délégations, conclu des traités et avaient ainsi rassemblé les forces armées de toutes les tribus. On pouvait déjà dénombrer plus de trente mille hommes sous les armes, auxquels venaient encore s'ajouter tous les jeunes gens et aussi des hommes âgés, encore alertes et verts, anciens combattants illustres, qui tous arboraient leurs décorations. Parmi les chefs, Calgacus se distinguait par sa bravoure et son lignage.[...]

Au moment même où les Bretons formaient leur ligne de bataille, notre armée, enthousiaste, ne tenait plus qu'à grand peine à l'intérieur du camp.[...]

Voici comment Agricola les disposa : les fantassins auxiliaires, soit huit mille hommes, renforçaient le centre tandis que trois mille cavaliers étaient répartis sur les côtés. Les légions prirent position devant le retranchement, car le prestige de la victoire serait énorme si on se battait sans répandre le sang romain ; elles attendaient aussi comme réserve en cas de déroute. Quant aux Bretons, à la fois pour en imposer et pour faire peur, ils occupaient des positions assez élevées, sauf leur première ligne, déployée en terrain plat. Tous les autres, agglomérés sur les pentes de la colline, donnaient l'impression d'être dressés en hauteur. Au milieu du futur champ de bataille, des chars à faux évoluaient en menant grand tapage.

Agricola se rendit compte de la supériorité numérique des ennemis et, craignant d'être attaqué à la fois de front et sur les flancs, il étira les rangs. Conscient de l'extension de sa ligne de bataille, il ne fit pourtant pas venir les légions, comme beaucoup le lui conseillaient. Il choisit d'espérer et, résolu face aux difficultés, il renvoya son cheval et alla à pied se placer devant les enseignes.

La bataille allait d'abord se livrer à distance. Aussi résolus qu'adroits, les Bretons, armés d'énormes glaives et de petits boucliers, évitaient ou déviaient les projectiles lancés par nos soldats et faisaient eux-mêmes pleuvoir sur ceux-ci de nombreux traits. Alors, Agricola engagea quatre cohortes de Bataves et deux de Tongres dans un corps à corps à l'arme blanche. Ceux-ci maîtrisaient cette technique, acquise par une longue expérience militaire tandis que les ennemis, avec leurs petits boucliers et leurs énormes glaives, s'y révélaient inaptes : dépourvus de pointe, leurs glaives ne permettaient pas aux Bretons de croiser le fer en luttant dans un espace restreint

Les Bataves se mirent à cogner dans la mêlée, à frapper de la bosse de leurs boucliers, à balafrer des visages. Venus à bout des hommes en position dans la plaine, ils portèrent le combat sur les hauteurs. Les soldats des autres cohortes voulurent en faire autant et, unissant leurs efforts, se lancèrent tous ensemble. Ils abattaient tous ceux qu'ils rencontraient sur leur passage, mais, dans leur hâte de vaincre, ils en laissaient beaucoup à moitié morts ou indemnes.

Entre-temps, les escadrons de cavalerie, voyant fuir les guerriers montés sur les chars, se mêlèrent au combat mené par les fantassins. Leur brusque irruption sema l'effroi, même si les rangs compacts des ennemis et le terrain accidenté freinaient leur progression. Mais le combat n'avait rien d'équestre étant donné que, déjà en équilibre instable sur la pente, les soldats supportaient en plus la pression des chevaux. Souvent aussi, des chars sans conducteurs partaient en tous sens, et leurs chevaux effarés, menés par leur seule frayeur, frôlaient les rangs ou fonçaient droit sur ceux-ci.

Installés sur le faîte des collines, des Bretons ne se battaient pas encore et, n'ayant rien d'autre à faire, raillaient notre armée qu'ils trouvaient si réduite. Mais, peu à peu, ils descendaient pour prendre les vainqueurs de dos. Redoutant cette manoeuvre, Agricola opposa à leur approche quatre corps de cavalerie tenus en réserve pour intervenir en urgence au cours de l'engagement. Les assaillants furent repoussés et chassés avec une énergie égale à la hardiesse de leur charge.

Ainsi l'initiative des Bretons se retourna contre eux-mêmes. Sur l'ordre d'Agricola, les cavaliers quittèrent le front pour attaquer à revers les positions ennemies.


Ce qu'on voit alors en terrain découvert impressionne et horrifie. On pourchasse, on blesse, on fait des prisonniers qu'on massacre dès qu'on tombe sur d'autres proies. Les ennemis réagissent chacun à leur manière : des bataillons en armes se détournent de troupes moins nombreuses; désarmés, certains chargent au péril de leur vie. Partout ce ne sont qu'armes et cadavres, membres sectionnés, terre mouillée de sang. A certains moments, la colère réveille la bravoure des ennemis. En effet, en arrivant à l'orée des bois, ils se regroupaient et, connaissant les lieux, ils encerclaient les premiers qui les poursuivaient sans autre précaution.

Mais Agricola était là partout : il envoya des cohortes fraîches et sans armes lourdes faire une battue; une partie des hommes dut y procéder sans montures dans les fourrés tandis que, dans les clairières, il en fit patrouiller à cheval. Il évita ainsi un sinistre qu'aurait entraîné trop de hardiesse. Or, en voyant les nôtres les poursuivre à nouveau en formation bien serrée, les Bretons prirent la fuite. Ce n'était plus une armée, aucun ne tenait plus compte de personne. Dispersés et s'évitant mutuellement, ils gagnèrent de lointains et inaccessibles repaires.


La tombée de la nuit et la saturation mirent fin à la traque. Environ dix mille ennemis avaient été abattus : trois cent soixante des nôtres étaient tombés et, parmi eux, Aulus Atticus, préfet d'une cohorte, s'était laissé emporter au milieu des ennemis par le feu de sa jeunesse et son cheval fougueux.

Comme on pouvait s'y attendre, la joie des vainqueurs, comblés de butin, éclata dans la nuit alors que les Bretons étaient en pleine débandade. Dans une mêlée d'hommes et de femmes clamant leur souffrance, ils traînaient des blessés, appelaient à leur secours ceux qui étaient indemnes. Ils abandonnaient leurs maisons, que, dans leur colère, ils allaient jusqu'à incendier. Ils choisissaient des cachettes pour les quitter aussitôt. Ils demandaient à tous leur avis sans s'y tenir. Parfois la vue de leurs proches les ébranlait, mais plus souvent les surexcitait. Certains mêmes - on le sait de bonne source - mettaient à mort leurs épouses et leurs enfants, avec la conviction qu'ils agissaient ainsi par pitié.

Le lever du jour fit découvrir sur plus d'étendue l'aspect de notre victoire : partout le silence de lieux dévastés, des collines solitaires, des habitations fumant au loin et personne sur la route des éclaireurs. Agricola en avait envoyé partout. Ainsi, il put établir que les traces des fuyards ne menaient à rien de précis et que, nulle part, les ennemis ne s'étaient regroupés.

Comme la fin de l'été l'empêchait de porter la guerre sur des fronts dispersés, il fit descendre l'armée dans la région des Borestes, dont il reçut des otages. Il chargea alors le commandant de la flotte de longer la côte bretonne et lui accorda un soutien logistique alors que la terreur des Romains s'était déjà installée dans ces confins. Lui-même fit se déplacer sans hâte l'infanterie et la cavalerie pour terroriser par la lenteur même de cette progression les peuples nouvellement conquis et installa ses troupes en quartiers d'hiver. En même temps, la flotte, favorisée par de bonnes conditions atmosphériques et maintenant bien connue, mouilla au Portus Trucculensis, son point de départ, qu'elle avait regagné après
avoir longé de très près toute la côte bretonne.

3ème partie :

1-Rappel d'Agricola à Rome et ses dernières années
(84-93)

Le déroulement de ces événements n'a été magnifié par aucune exagération verbale dans les rapports écrits d'Agricola. Or, comme d'habitude, Domitien en prit connaissance avec une joie de façade et le coeur tourmenté. Il le savait bien : son faux triomphe au sortir de sa récente campagne de Germanie venait de le ridiculiser, lui qui avait fait acheter des esclaves, que leur accoutrement et des perruques travestissaient en prisonniers. Mais aujourd'hui, se disait-il, il s'agissait d'une vraie et grande victoire, qui avait fait tomber tant de milliers d'ennemis et répandait une renommée hors du commun. Il redoutait par dessus tout que le nom d'un simple particulier suscitât une admiration bien plus vive que son titre de prince : à quoi bon avoir réduit au silence les activités du forum et la formation à une citoyenneté honorable si un autre que lui détenait la gloire des armes ? S'il était, somme toute, assez facile d'occulter tout le reste, un empereur se devait par excellence d'être un bon chef militaire.

Ces préoccupations étaient pour Domitien insoutenables, mais il se ressourça en s'isolant complètement, ce qui dénonçait la cruauté de ses desseins. Ainsi conclut-il qu'il valait mieux pour le moment garder sa haine en veilleuse et attendre que l'engouement qu'inspirait la renommée s'estompât en même temps que l'attachement de l'armée. Or Agricola exerçait encore toujours sa charge en Bretagne.

Domitien fait donc voter par le sénat l'octroi à Agricola des décorations réservées aux triomphateurs, l'hommage d'une statue officielle et tout ce qui peut bien être décerné pour tenir lieu de triomphe. Il enrobe ces mesures de beaucoup de louanges. Plus encore, il fait courir le bruit qu'il destine à Agricola le gouvernement de la Syrie, rendu vacant par le décès du proconsul Atilius Rufus et réservé à des personnages de marque.

Beaucoup ont cru qu'un affranchi chargé de démarches confidentielles fut envoyé auprès d'Agricola pour lui remettre les document officiels lui accordant la Syrie, mais qu'il avait reçu l'ordre de ne s'en séparer que si Agricola était encore en Bretagne. Croisant Agricola au moment même où celui-ci venait de franchir le détroit de l'Océan, cet affranchi n'entra même pas en contact avec lui et revint auprès de Domitien. Est-ce la vérité ou bien une invention de toute pièce imaginée par l'empereur, comme on pourrait s'y attendre de sa part ?

Entre-temps, Agricola avait confié à son successeur une province en paix et à l'abri de dangers. Son retour ne devait pas se faire remarquer par l'affluence d'une foule venue l'accueillir. On évita aussi que ses amis lui rendissent hommage. C'est de nuit qu'Agricola arriva à Rome, de nuit qu'il gagna le Palatin, comme il en avait reçu l'ordre. Il fut accueilli par un baiser rapide de Domitien, qui ne lui adressa pas la parole et le laissa se perdre dans la masse des courtisans.

Agricola, pour sa part, tint à compenser par d'autres qualités sa réputation de guerrier, gênante au sein d'une société qui refusait l'action, et s'enfonça, bien à l'écart des affaires, dans une tranquillité profonde. Modeste dans son train de vie, aimable dans ses propos, on ne le voyait plus qu'escorté par l'un ou l'autre de ses amis. C'est ainsi que beaucoup de gens qui ne jaugent les grands personnages qu'en fonction de leur faste, s' interrogeaient, en ne tenant compte que de son aspect extérieur, sur la réputation d'Agricola et peu en trouvaient l'explication.

Fréquemment au cours de cette période, Agricola fut, en son absence, mis en cause devant Domitien et, toujours en son absence, disculpé. Aucun chef d'accusation ni autre plainte pour quelque offense ne le mettaient en péril, mais bien l'aversion du prince pour la moralité, la gloire même d'Agricola et tous ceux qui en le louant étaient ses pires ennemis.

Or, à ce moment-là, la situation de l'Etat ne permit plus d'observer le silence sur Agricola.Tant d'armées avaient été perdues en Mésie et en Dacie et aussi en Germanie et en Pannonie par l'audace aveugle ou la lâcheté de leurs chefs. Tant de gradés et autant de cohortes s'étaient laissé surprendre par des assauts et capturer. On ne s'interrogeait plus sur les marches de l'empire ni notre présence sur les rives du Danube, mais bien sur la sécurité de nos hommes en quartiers d'hiver et la sauvegarde de nos conquêtes. Ainsi, des échecs s'accumulaient qui entachaient chaque année de nouveaux deuils et désastres si bien que, d'une même voix, le peuple réclamait Agricola comme chef militaire. Tous comparaient son énergie, sa fermeté et son expérience guerrière à l'apathie et à l'impressionnabilité de tous les autres généraux.
Il est certain que ces propos malmenèrent aussi les oreilles de Domitien car ses affranchis conseillaient vivement dans ce sens ce prince porté aux pires agissements. Les meilleurs le faisaient par attachement et de bonne foi, les plus vicieux par méchanceté et par parti pris. Dans pareilles conditions, sa propre valeur, comparée aux défauts d'autrui, valait à Agricola une gloire qui, irrésistiblement, l'entraînait à sa perte.

Vint l'année où Agricola devait obtenir par tirage au sort le proconsulat d'Afrique ou d'Asie. Le récent assassinat de Ciuica constituait pour Agricola un avertissement et pour Domitien un précédent. Alors, certaines personnes, bien au courant des préoccupations du prince, approchèrent Agricola et, prenant les devants, lui demandèrent s'il envisageait son départ pour une province. Sans encore dévoiler leur dessein, ces visiteurs commencent par lui vanter la tranquillité d'une vie à l'écart des affaires. Ensuite, ils offrent à Agricola leur appui personnel pour faire agréer son désistement. Enfin, sans plus cacher leur jeu, ils se font persuasifs et menaçants, et l'amènent de force auprès du monarque. Cuirassé d'hypocrisie, Domitien écouta avec suffisance les prières que lui adressait Agricola pour obtenir son désistement. Il lui donna son agrément et accepta ses remerciements sans rougir de lui accorder cette faveur odieuse. Remarquons qu'il n'octroya pas à Agricola l'indemnité généralement offerte aux consulaires et dont il avait tenu à faire bénéficier certains. Etait-il froissé de ce qu'Agricola ne la lui avait pas réclamée ou bien voulait-il ne pas avoir l'air de monnayer un refus qu'il avait provoqué ?

Quand l'être humain a une victime, il est porté à la haïr. Or Domitien, enclin à des colères implacables, surtout quand il les rentrait, s'apaisait pourtant devant la tempérance et la sagesse d'Agricola, qui ne cherchait pas à se distinguer en provoquant le destin par un esprit de rébellion et par une creuse ostentation d'indépendance. Que ceux que la transgression fait toujours s'extasier sachent que, même sous l'autorité de mauvais princes, il y a de grands hommes. La soumission et la réserve, associées au goût de l'activité et à de l'énergie, méritent autant d'estime que la mort spectaculaire par laquelle beaucoup ont tenu à s'illustrer, après des péripéties aussi compliquées qu'inutiles pour le bien de l'état.

La fin de sa vie fut déchirante pour nous, amère pour ses amis et mobilisa même l'attention de personnes éloignées et d'inconnus. On vit aussi en foule le peuple de Rome, si indifférent soit-il, aller et venir devant la demeure d'Agricola. Sur les places, des groupes se formaient pour parler de lui.

En apprenant son décès, personne n'éprouva de la joie ou l'oublia aussitôt.
Une rumeur persistante selon laquelle Agricola avait été emporté par un empoisonnement ajoutait encore à la tristesse générale. Je ne me risquerais pas à en donner confirmation vu l'absence de preuves tangibles. Quoi qu'il en soit, pendant toute la maladie d'Agricola, le prince chargea des émissaires de lui rendre visite plus fréquemment qu'il n'était d'usage à sa cour. L'élite de ses affranchis et ses médecins personnels se rendirent au chevet d'Agricola, soit par sollicitude, soit pour l'espionner. En tout cas, on pouvait affirmer que tout au long du dernier jour, des coursiers se relayèrent pour informer Domitien des phases de l'agonie. Or personne ne croyait qu'on avait hâte de lui communiquer une nouvelle qu'il n'apprendrait qu'avec tristesse.

Domitien arbora pourtant le masque du chagrin : maintenant rassuré sur l'objet de sa haine, il pouvait plus facilement dissimuler la joie que la peur.

La lecture du testament révéla qu'Agricola avait fait de lui son héritier au même titre que la meilleure des épouses et le plus dévouée des filles. On sait bien que le prince s'en réjouit en croyant y voir un honneur et une marque d'estime. Aveuglé et avili à force d'être adulé sans cesse, il n'arrivait pas à concevoir qu'un bon père ne fait hériter son prince que si celui-ci est mauvais.

 

2-Conclusion : Portrait d'Agricola
(synthèse)

Né le 13 juin sous le troisième consulat de Caligula, Agricola est décédé à l'âge de cinquante-trois ans le 23 août sous le consulat de Collega et Priscinus. Si les futures générations s'intéressent aussi à son physique, je dirais qu'il était bien fait sans être pour autant très grand. On ne lisait aucune agressivité dans son regard et son visage inspirait la sympathie.

En lui, on pouvait deviner facilement un homme de bien et sans conteste un grand homme. Sa vie lui a été arrachée en pleine force de l'âge, mais, vue sous l'angle de la gloire, elle a été bien longue. Agricola s'était accompli dans le bien véritable, qui est le respect des valeurs morales. Proconsul, il avait reçu les insignes du triomphe. Quoi de plus à attendre de la destinée ? Amasser des biens superflus ? Il n'en faisait pas son bonheur, lui qui disposait d'une fortune en rapport avec son rang.

Il n'a vu mourir ni sa fille ni son épouse. Mais n'a-t-il pas aussi été comblé en échappant à ce qui se préparait, tout en gardant intacts son prestige et l'éclat de sa renommée et sans mettre en danger sa famille et ses amis ?

Certes, Agricola n'a pas pu vivre jusqu'à l'aube de notre temps si comblé, dont Trajan est le prince, mais il croyait aux signes annonciateurs de ce changement, qu'au cours de nos entretiens, il appelait de tous ses voeux.[...]

 

ICONE : Cl. J. HOUBEN

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Note sur la Bibliotheca Classica Selecta (BCS)
de l'Université catholique de LOUVAIN (Belgique)
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/

Conçue et maintenue par deux professeurs belges, Jean-Marie Hannick (Université de Louvain, à Louvain-la-Neuve) et Jacques Poucet (Université de Louvain à Louvain-la-Neuve et Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles), la BIBLIOTHECA CLASSICA SELECTA (BCS) se veut une introduction aux études classiques, destinée prioritairement aux étudiants de lettres classiques et d'histoire ancienne, accessoirement à tous ceux qui s'intéressent au monde gréco-romain antique et aux civilisations qui l'entourent.

Le noyau le plus ancien est constitué par une bibliographie d'orientation (BCS-BOR), intégrant aussi bien les ouvrages imprimés (les livres seulement, pas les articles de périodiques) que les ressources électroniques, auxquelles est d'ailleurs consacrée une section spéciale. Elle entend couvrir aussi largement que possible l'ensemble du secteur des études classiques. C'est dans ce sens surtout qu'elle est une introduction bibliographique au monde grec et romain.

À ce noyau primitif se sont progressivement ajoutées trois autres ressources:

BCS-TOC : une base de données bibliographiques (TOCS-IN) signalant les articles parus (la plupart depuis 1992; certains d'entre eux avant cette date) dans quelque 170 périodiques;

BSC-PUB : diverses publications électroniques, dont un Précis de grammaire latine, un cours d'historiographie et (depuis juin 2001) une revue (Folia Electronica Classica);

BSC-TRA : des traductions françaises d'oeuvres antiques (actuellement Apulée, Catulle, César, Horace, Lucien de Samosate, Lucèce, Ovide, Pervigilium Veneris, Plutarque, Quintilien, Sénèque, Suétone, Tacite, Térence, Théocrite, Théophraste, Tibulle, Tite-Live, Valérius Flaccus et Virgile).

 


 

 

 

 

 

 

 


Aquitaine
Cette province (Aquitania) s'étendait d'abord des Pyrénées à la Garonne, puis, à partir d'Auguste, jusqu'à la Loire.
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Aulus Plautius
Gouverneur de 43 à 47.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Bretagne
Bretagne traduit Britannia qui désigne l'actuelle Grande Bretagne.
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Calédonie
Caledonia, partie de l'Ecosse au Nord du Forth (Bodotria) et de la Clyde (Clota).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Caligula
Fils de Germanicus et d'Agrippine l'Ancienne, Caius Caesar, successeur de Tibère, régna de 37 à 41 et est connu pour son dérangement mental, sa mégalomanie et sa cruauté.
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Claude
Successeur de Caligula de 41 à 54. La conquête de la Bretagne eut lieu en 43. Claude ne resta que 16 jours en Bretagne. Les Dobuniens, au Nord-Ouest de la Tamise furent vaincus, mais cette conquête fut surtout l'oeuvre d'Aulus Plautius, qui réduisit la Bretagne en province impériale
.

 

 

 

 

 

 

 

 


Cogidumnus
Selon une inscription de Chilchester, il fut legatus Augusti in Britannia

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Domitia Decidiana

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Fabius Rusticus
Annaliste de la 2e moitié du 1er siècle, ami de Sénèque et auteur d'une Histoire dont le point de départ est le règne de Claude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Galba
Seruius Galba, élu par l'armée le 9 juin 68, succéda à Néron. Il fut renversé par Othon le 15 janvier 69 tandis que Vitellius avait été proclamé empereur par ses troupes le 3 janvier 69 à Cologne.
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Germanie
Les provinces de Germanie Supériure et Inférieure représentent les territoires de la Gaule Belgique avoisinant les cours supérieurs
et inférieurs du Rhin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Iulia Procilia
Elle représente le modèle d'éducation à l'ancienne, où la mère prend elle-même en charge l'éducation de ses enfants.. Le mérite de Iulia Procilia est d'autant plus grand qu'elle est veuve. Elle fut assassinée en 69 par les troupes d'Othon lors du pillage de Vintimille.
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Iulius Graecinus
Connu comme orateur et philosophe, il a aussi composé un traité de viticulture, d'où il tira peut-être le surnom d'Agricola. Il mourut en 40. Tacite établit un lien direct entre le suicide de M. Silanus, commandité par Caligula et l'exécution de Iulius Graecinus, qui a eu lieu, au plus tôt, à la fin de l'année 39; dans ce cas, Iulius Graecinus n'aurait même pas connu son fils [...], ce que Tacite n'aurait peut-être pas omis de mentionner. Ne faut-il pas plutôt n'y voir "que" l'aboutissement tragique de l'incompatibilité de deux personnalités :
" quod melior uir erat quam esse quemquam tyranno expedit" ("parce qu'il était un homme trop bon pour qu'un tyran y trouvât encore son avantage").
 
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Marcus Silanus
Marcus Iunius Silanus était le père de Iunia Claudilla, première épouse de Caligula, qui, en 38, le contraignit au suicide sous prétexte d'un complot.
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Mucien
Marcus Licinianus Mucianus, gouverneur de Syrie, encouragea Vespasien à briguer l'Empire. Il passa en Italie où il défit Vitellius.
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Néron
Fils d'Agrippine la Jeune et adopté par Claude, à qui il succéda, Nero Claudius Caesar régna de 54 à 68. Il est connu pour ses tendances artistiques, sa prodigalité, son inaptitude à gouverner, une persécution des chrétiens, qu'il fit passer pour responsables de l'incendie de Rome en 64, divers assassinats politiques, dont celui de sa mère, en 59, certains étant maquillés en suicides, comme ce fut le cas en 65 pour Sénèque, son ancien précepteur, et pour Paetus Thrasea. Il fut contraint au suicide en 68.
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Ostorius Scapula
Gouverneur de 47 à 52, il lutta contre les Silures, obtint les insignes du triomphe et mourut en Bretagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Othon

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Petilius Cerealis
Légat de la 9e Légion en Bretagne sous le gouvernement de Suetonius Paulinus et gouverneur de Bretagne de 71 à 74.
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Saluius Titianus

Frère d'Othon, il fut consul en 52 et 69.

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Silures
Ils occupaient le Pays de Galles et le Monmouthshire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Suetonius Paulinus
Gouverneur de Bretagne de 59 à 61. Il prit en 69 le parti d'Othon.
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Thulé
Citée par le géographe et explorateur Pythéas de Marseille (2e moitié du 4e siècle A.C.), Thyle est, pour les Anciens, l'île la plus septentrionale et serait à identifier avec la côte norvégienne au 61e parallèle. Il s'agit ici plus vraisemblablement de Mainland dans l'archipel des Shetland.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Tite-Live
Né à Padoue, Titus Liuius (-59 à 17) composa sous Auguste son Histoire Romaine (Ab Urbe condita libri), qui comprenait 142 livres. Il en reste 35, à côté de fragments isolés et de résumés, dont les Periochae qui résument l'ensemble de l'oeuvre. Tacite fait allusion ici au livre CIV.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Vespasien
Vespasianus fut proclamé empereur en juin 69 avant même la mort de Vitellius auquel il succéda. Père de Titus (79-81) et de Domitien, il inaugure la dynastie des Flaviens.
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Vettius Bolanus
Vitellius le nomma en 69 gouverneur de Bretagne pour succéder à Trebellius Maximus. Il gouverna jusqu'en 71.
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