L' OCCUPATION

Rappelons d’abord quelques dates :

Le mardi 11 novembre 1942 : À 7 h, l’Armée allemande franchit la Ligne de démarcation et envahit la Zone non-occupée. Le même jour à 12 h 45, les Italiens passent la frontière en différents points. Ils franchissent le Var à 15 h 30.

Le mercredi 12 novembre 1942 : Les Italiens traversent Fréjus, arrivent le soir aux abords d’Hyères et font leur jonction avec la Wehrmacht dans les faubourgs d’Aix-en-Provence.

Le jeudi 13 novembre 1942 : Les Italiens atteignent Tarascon où ils rejoignent les unités italiennes arrivées par le tunnel du Mont-Cenis, Grenoble, puis la vallée du Rhône. Les Allemands se sont arrêtés aux abords du camp de Toulon.

Le vendredi 27 novembre 1942 : Les Allemands attaquent Toulon et la Flotte se saborde. Le même jour, la Base aéronavale de Fréjus-Saint Raphaël est occupée.

Du 27 au 30 juillet 1943 : Les troupes allemandes se déploient sur la totalité de la côte de Provence.

Le vendredi 8 septembre 1943 : Capitulation de l’Italie.

Le mardi 15 août 1944 : Les Alliés débarquent en Provence.


Les textes qui suivent reprennent presque intégralement
la transcription des enregistrements que nous avons effectués
auprès des Fréjusiennes et des Fréjusiens
qui ont bien voulu nous confier leurs souvenirs.


1 - Je me souviens de l’arrivée des Italiens, avec leurs grandes plumes au chapeau. Certains logeaient dans des baraques à côté de la Place Agricola, où se trouve maintenant le local des Scouts. D’autres étaient cantonnés dans différents endroits, en particulier dans l’ancienne gare du Chemin de fer de Provence. En outre, un État-major occupait la Villa aurélienne où mon père avait installé ses ruches qu’il ne pouvait plus visiter, les Italiens lui interdisant l’accès du domaine. Ainsi, ce rucher a été perdu.

2 - Dans un premier temps, nous avons eu les Italiens mais cela n’a pas posé de problème car certains étaient apparentés à des familles fréjusiennes. Par contre, j’ai le souvenir de l’arrivée des Allemands et de l’angoisse que nous avons ressentie.

3 - Je ne me souviens pas de l’arrivée des Allemands. En général, les Italiens étaient plus bruyants que les Allemands.

4 - À ce moment, nous étions les gardiens du domaine de la Villa aurélienne. Nous avions été avertis qu’un État-major italien allait s’installer dans la villa, aussi la propriétaire avait fait évacuer, à l’aide de trois camions, le maximum de mobilier et d’objets de valeur. En outre, des familles, évacuées de certains
quartiers de Fréjus, avaient été relogées sur le domaine.

Pendant les alertes, les Italiens se réfugiaient dans des abris qu’ils avaient construits. À chaque fois, ils y descendaient des documents et même des cartons remplis de billets de banque.

L’intérieur de la Villa était parfaitement entretenu et les soldats avaient la consigne de marcher avec des patins dans les pièces cirées ! Le mardi et le vendredi les Italiens allaient chercher du ravitaillement à Vintimille. À chaque fois, nous passions notre commande pour ce que nous ne trouvions pas ici.

5 - Lors de l’arrivée des Allemands à Fréjus, fin novembre 42, j’étais dans le jardin à côté de la Porte Dorée. Vers les 10 h du matin, leurs chars sont arrivés par la rue Bidouré, et se sont installés un peu partout.

6 - Les Italiens occupaient "Le Castellas", une ferme à proximité de la chapelle en ruine et l' "Île verte" à Valescure en face de l'Hôtel des Anglais. Les Allemands, eux, occupaient l'hôtel "Azurea" appartenant à Mr R... , qui continuait à y habiter.

7 - Un matin, à Saint-Raphaël, on a pu lire sur la chaussée, de ce qui est maintenant le boulevard de la Libération, la phrase suivante tracée au goudron

" Ils sont venus la plume au chapeau, ils repartiront la plume dans le ... ".

Pendant plusieurs heures, on a pu voir des soldats italiens à genoux qui grattaient les inscriptions avec beaucoup de difficultés.

8 - Je me souviens du canon qui donnait sur le boulevard de la Mer, en enfilade du fossé antichars qui partait de la butte Saint-Antoine. Après le Reyran il y avait un autre fossé jusqu'aux étangs de Villepey, défendu par un autre canon situé dans un blockhaus après le pont. On peut encore le voir à environ 200 m. de la route dans le petit bois. Une passerelle avait été construite pour permettre aux habitants d'une ferme d'aller chez eux.

9 - Sur la butte Saint-Antoine il y avait des mitrailleuses lourdes sous des tourelles. Boulevard de la Mer, des rails étaient plantés. Il y avait une batterie à "Corsica", une à la Tour de Mare, une au Puget-Vaucouleur, une autre route de Roquebrune.

10 - Il y avait une batterie entre la Gaillarde et les Issambres, mais cette batterie a été repliée quelques jours avant le débarquement. D'ailleurs, à cette époque, on pouvait noter un certain nombre de mouvements de troupes que nous interprétions comme des replis.

11 - Il avait été bâti un mur le long du bord de mer et la pêche était interdite. On pouvait aller à Saint-Aygulf par la route côtière, mais la zone entre la route et la mer était fortifiée et minée.

12 - Avenue Séverin-Decuers, entre le blockhaus et le rond-point de la Miougrano il y avait des rails antichars plantés dans la chaussée. Pendant un certain temps, les Allemands avaient installé un canon de D.C.A. sur la Place
P. Vernet.

13 - Les Allemands étaient cantonnés surtout à la butte Saint-Antoine très fortifiée et au Pouvadou. Il y avait un blockhaus , toujours visible avenue Séverin-Decuers, là ou il y a l'Amicale des marins. Il y avait à cet endroit un gros canon dans l'axe du fossé anti-chars. À cet endroit, tout était rasé pour
dégager le champ de tir de la pièce.

14 - La circulation était autorisée rue des Moulins où il y avait deux petits blockhaus à l'entrée de la butte Saint-Antoine, en fait plutôt des trous enterrés. À 9 h. le soir il y avait le couvre-feu. Il y avait alors des patrouilles allemandes, avec des chiens policiers, parfois accompagnées de policiers ou de gendarmes français. Peu de véhicules à cette époque, nous nous déplacions à pied ou à vélo.

15 - Au Pauvadou il y avait un blockhaus avec une pièce d'artillerie. Plus loin, derrière le théâtre romain, était un poste de commandement avec un observatoire sur le mur de l'aqueduc. Aux arènes, il y avait également un poste d'observation mais dans la ville même, il n'y avait pas de position armée, uniquement des patrouilles et de fréquents contrôles d'identité.

16 - Le long de la côte, la zone interdite était : depuis le bord de mer jusqu'à la route. Dans Saint-Aygulf et les Issambres, les zones où des blockhaus avaient été construits, au nord de la route sur la colline, étaient évacuées. Le bas de Saint-Raphaël était également évacué mais les maisons n'étaient pas
détruites à cet endroit sur le bord de mer.

17 - Ma famille habitait rue des Moulins la maison où j'habite actuellement.
Fin 1943, en novembre ou en décembre, les Allemands nous ont évacués et nous sommes allés habiter chez ma grand mère au 3e étage, rue Jean-Jaurès. Ils ont posé des barbelés à l'entrée de la propriété. Mon père était autorisé à venir cultiver son jardin dans la journée de 9 h à 16 h. Les Allemands n'occupaient pas la maison, mais venaient la nuit prendre ce que mon père avait cultivé. La journée il plantait et eux, maîtres des lieux, descendaient de la butte Saint-Antoine prendre ce qui les intéressait sur les arbres fruitiers : abricotiers, poiriers et autres.

18 - La zone interdite partait de la rue Grisolle vers Villeneuve qui n'existait pas encore. Comme d'autres j' ai été réquisitionné pour abattre des maisons. Nous ne pouvions pas cultiver les jardins, ils étaient minés. Après la Libération, des prisonniers allemands sont venus déminer. Les premiers se sont précipités pour manger des poires, certains d'entre eux sont morts, là, dans les jardins.

19 - En 1942, je travaillais dans mon jardin à la butte Saint-Antoine. Des officiers italiens sont arrivés et m'ont dit qu'ils allaient faire des fortifications sur la butte. Un lieutenant m'a dit :

" Napoléon a débarqué à Fréjus, les Américains débarqueront ici ".

Je suis donc le premier qui a été informé du débarquement !  Ensuite, j'ai été réquisitionné pour poser des barbelés à cet endroit.

20 - En 1943, les Allemands ont remplacé les Italiens et un P.C. s'est installé dans la villa en haut de la butte. Il y avait là des mitrailleuses lourdes, puis au-dessous le blockhaus avec un gros canon (où il y a maintenant l'Amicale des marins) pour prendre en enfilade le fossé antichars qui allait jusqu'au Reyran, et pour lequel on nous avait fait abattre les maisons qui auraient pu gêner les tirs.

21 - Tous les jours, nous écoutions Londres et, un soir, on entend taper à la porte. Craignant un piège, nous ne bougeons pas. À ce moment, une voix murmure :

" Ouvrez-moi, je suis un ami ".

Nous ouvrons et voyons l'abbé P... qui allait livrer une mitraillette dissimulée sous sa soutane. Nous l'avons fait entrer pour le cacher car il avait entendu, dans la rue Sieyès, le bruit de bottes d'une patrouille. Il nous en a toujours été reconnaissant.

22 - Je faisais partie d'un groupe de secours qui, dès que l'alerte sonnait, devait rejoindre un endroit convenu rue Sieyès. L'endroit n'étant absolument pas protégé, nous nous sommes ensuite réunis dans le cloître.

23 - Je n'ai pas vu de chars allemands, sauf lors de l'invasion fin novembre 42, quand ils sont passés pour se diriger vers la frontière italienne. Pendant l'occupation, il y a eu presque exclusivement de l'artillerie et de l'infanterie, composée, pas exclusivement d'Allemands mais également de Mongols, de Tchèques, d' Ukrainiens et d'Alsaciens enrôlés de force. Au garage Bacchi, réquisitionné par les Allemands et où je travaillais, il y avait un jeune Alsacien qui, chaque matin, nous demandait où en étaient les Alliés lors de leur progression en Sicile puis en Italie.

24 - Il y avait des tranchées découvertes, tracées en zigzag, place Paul-Vernet le long du mur de soutien. Place Agricola les abris étaient enterrés et on y entrait par deux orifices : l'un au milieu de la porte des Gaules, l'autre, sur la place même. À l'intérieur, il y avait une grande salle étayée et recouverte de terre. Elle devait pouvoir certainement contenir de 100 à 200 personnes.

25 - J'étais scout et nous devions faire comme exercice un relevé topographique de terrain. Nous étions allés jusqu'aux mines de Boson et, un soir, j'étais en train de recopier mon plan sur du papier millimétré quand on a frappé à la porte. Deux "Felgendarmen", accompagnés de deux policiers français, venaient nous avertir que nous n'avions pas occulté une fenêtre. Les Allemands sont entrés dans la pièce et l'un d'eux, voyant mon travail, m'a dit " Prima ! ". J'ai essayé d'expliquer à l'un des Français que c'était un exercice scout. Celui-ci, n'a pas employé le mot "scout" et a dit aux Allemands, que c'était un travail pour un mouvement de jeunesse, associations que, dans leurs principes, l'occupant respectait car pour eux, c'était l'avenir. J'ai eu chaud ce jour là : l'Allemand regardait mon plan avec attention et je me demandais si je n'y avais pas porté de détail compromettant !

26 - J'habitais depuis 1942 route de Cannes, en face de la Pagode, avec mon mari et notre fille . Nous allions à Fréjus, soit à pied, ou à vélo sur le cadre avec mon mari, pour aller à la messe à la cathédrale. Nous allions également à Fréjus par la Tuilerie en passant devant la ferme des C... Souvent, nous revenions après le couvre-feu, après 21 h, par Gorge-Vent mais la patrouille nous laissait tranquille.

27 - Mon mari avait fait un abri, une tranchée recouverte d'une tôle, pas très profonde, dans le bord du chemin. Nous ne l'avons occupée que le 14 août au soir à cause des obus tombés à proximité ou des bombes sur les camps : Galliéni, Destremau. En face, à "Corsica", était un P.C. Il y avait des munitions stockées et c'était miné tout autour. La Kommandantur était dans l'immeuble Allongue.

28 - J'avais 12 ans et j'allais à l'école dans le cloître, au premier étage. Pendant les alertes, nous descendions nous abriter dans les sous-sols qui existent sous la Place Calvini. Le soir, nos parents nous conduisaient en haut de la rue du Bel-Air pour nous blottir le long d'un gros mur.

29 - À une date inconnue, vraisemblablement courant 1943, les Allemands ont fait évacuer tout le quartier au sud de la rue Grisolle.

30 - En 1943, nous avons été évacués de notre domicile à Fréjus-Plage et nous habitions rue Raynaude. Plus tard, nous avons déménagé pour aller au quartier de la Madeleine, à côté de la villa Marie, villa Angèle. Quand il a été évident qu'un débarquement aurait lieu en Provence, nous avons creusé un abri dans le jardin et l'avons recouvert de gros billots.

31 - Après l'arrivée des Allemands, la circulation était interdite dans certaines zones seulement, celles où des détachements allemands étaient installés. Ailleurs, nos mouvements étaient contrôlés par des patrouilles.

32 - J'étais employée à la mairie de Fréjus au secrétariat du maire, M. Eugène Joly, désigné par Vichy. Celui-ci, ancien fonctionnaire, n'avait pas de trop mauvais rapports avec la Kommandantur, ce qui lui permettait parfois d'obtenir l'assouplissement des règles imposées. En outre, je me souviens que certains officiers allemands, venus rencontrer le maire, lui avaient dit ( la porte était restée ouverte ! ) qu'ils étaient très bien ici, qu'ils souhaitaient que les bonnes relations continuent pour leur éviter d'aller combattre sur d'autres fronts.

Quand la zone de Fréjus-Plage a été interdite, il a fallu reloger les habitants. La Mairie avait recensé les logements vacants et, si les propriétaires ne voulaient pas louer, on réquisitionnait leurs maisons.

Quelques jours avant le débarquement, les alertes et les bombardements sont devenus plus fréquents. À la mairie, on nous faisait descendre dans une cave située sous la salle des mariages. À la Libération, j'ai repris mon travail à la mairie.

Le bâtiment avait été touché et le bureau du maire détruit. M. Joly a été "démissionné" et remplacé d'abord par un "Comité de Résistance" présidé par Henri Giraud. Par la suite, Hippolyte Fabre, l'ancien maire déposé par Vichy, a repris ses fonctions.

33 - Quelques mois avant le débarquement, j'avais été chargé par le Commandant X... un des responsables de la mairie, d'aller faire le recensement des caves de l'un des quartiers de la ville. J'avais fourni un relevé avec les dimensions des caves visitées.

34 - Nous n'avons pas le souvenir de bâtiments officiels allemands dans la ville même et la "Kommandantur" devait être installée dans le Grand hôtel de Fréjus-Plage.

35 - Pendant l'Occupation, la poste était installée au rez-de-chaussée de l'actuelle Mairie. Le standard téléphonique était au troisième étage où opéraient également des Allemands et des Italiens chargés des transmissions. Le jour de l'armistice signé entre l'Italie et les Alliés, les Allemands ontévacué les Italiens à coup de bottes et les ont fait prisonniers. Au début, la cohabitation ne posait pas de problème mais le jour de la capitulation de Stalingrad, les Allemands étaient tous saouls et voulaient tout casser. Nous avons appelé le commissaire de Police et le calme a pu être rétabli, mais nous
avions eu très peur.

36 - Nous évitions de trop circuler aux abords des installations allemandes et mon frère, qui avait d'abord été requis par le "Service du Travail Obligatoire" (S.T.O.) pour travailler sur la B.A.N., mais qui n'avait pas obtempéré à l'ordre de départ lorsque la Luftwaffe avait quitté Fréjus en novembre 1943, se faisait particulièrement discret. Notre père connaissait personnellement un adjudant-chef de Gendarmerie qui le tenait au courant des rafles organisées par les Allemands.

Une fois, dans un bal clandestin qui se tenait dans la scierie Fournial, les Allemands sont arrivés, accompagnés de deux policiers allemands en civil, de la Gestapo vraisemblablement. Il nous ont triés. Manifestement ils cherchaient quelqu'un. J'ai fait partie de ceux qui ont été laissés libres, mais les autres ont été gardés toute une nuit à astiquer les couloirs d'un hôtel de Boulouris où logeaient les Allemands. D'après nos souvenirs, personne n'a été arrêté ce jour là.

37 - À cette époque, nous avions un cheval et des résistants venaient cacher leurs armes dans l'écurie, sous le fumier.

38- Nous étions recensés à la mairie et nous devions effectuer un service de garde-voies. Tous les soirs, les Allemands nous répartissaient le long du chemin de fer depuis Puget-sur-Argens jusqu'à Agay. Nous étions censés empêcher les sabotages !

39- Pendant l' occupation, mes parents avaient une propriété à Saint-Benoît au pont de l'Argens, à proximité du confluent du Reyran et de l' Argens et les Allemands avaient miné et coupé une grande partie des pêchers pour dégager des axes de tir. Il y avait un blockhaus bétonné le long de la rivière et cet ouvrage était vide.

J'étais Scout et, cherchant un local pour ma patrouille, j'avais reconnu l'emplacement et mesuré les dimensions de l'ouvrage ! Mon oncle, ancien officier d'artillerie, m'avait attrapé en me disant que j'avais eu de la chance de ne pas avoir été interrogé par les Allemands qui, trouvant sur moi les plans de l'une de leurs positions, auraient pu me causer des ennuis

40- Pendant l'occupation nous habitions à Mâcon et notre villa de Saint-Aygulf était occupée par les Allemands qui en avaient fait un P.C. car il y avait sur le toit un belvédère (qui existe toujours) d'où on a une vue magnifique sur toute la région.

Fin 1943, nous recevons un télégramme d'une amie restée sur place qui nous dit qu'un certain nombre de villas, dont la nôtre, devaient être détruites car elles se trouvaient dans le champ de tir des canons.

Ma mère et moi avons pris le premier train pour venir à Saint-Aygulf. Cela a été une expédition indescriptible : les trains, pris d'assaut, étaient bondés et roulaient lentement, il y avait de fréquents arrêts et il était absolument impossible de se déplacer pour aller aux toilettes. Après une nuit passée dans l'ancienne gare du Chemin de fer de Provence, nous avons, avec beaucoup de difficultés, fait du stop pour arriver à la maison où nous avons été accueillis par un officier, d'une correction parfaite, qui s'est mis au garde-à-vous devant ma mère.

La propriété avait été transformée en camps retranché : il y avait une double rangée de barbelés tout autour et l'on ne pouvait y accéder que par un petit portillon. On nous a fait visiter la maison où tous nos meubles avaient disparu. Ils avaient été remplacés par d'autres dont nous ignorions la provenance, des villas voisines vraisemblablement. Je me souviens qu'un soldat cassait du bois avec une hache sur l'escalier de marbre. Nous avons été autorisés à prendre quelques affaires qui nous appartenaient et qui avaient échappé au pillage, tels que livres ou partitions de musique. Nous sommes partis, la mort dans l'âme, persuadés que la villa allait sauter.

Quelques semaines après le Débarquement, nous sommes revenus à Saint-Aygulf en nous attendant à retrouver un tas de décombres à la place de la maison. Nous avons constaté avec surprise que la villa était toujours debout, quoique ayant reçu un obus de marine de plein fouet à la hauteur du premier étage qui était éventré à cet endroit. La maison était complètement vide et, de plus, toutes les portes et les fenêtres avaient été enlevées. Il ne restait plus rien !

41- Depuis 1931, nous tenions une boulangerie, au 27 rue Général-de-Gaulle, où est maintenant établi un architecte, et nous y sommes demeurés jusqu'en 1962. Les Allemands avaient des tickets spéciaux et ils devaient se servir exclusivement dans une certaine boulangerie. Un jour, un soldat entre, me demande du pain et me présente ses tickets que j'ai refusés. Je l'ai entraîné sur le pas de la porte et lui ai montré la boulangerie désignée pour servir les troupes d'occupation. Il a du croire que je refusais de lui vendre du pain : il a sorti son revolver et m'a menacée. J'ai du céder et, par la suite, je les servais sans discussion puis allais échanger les tickets spéciaux dans la boulangerie qui avait été désignée par la mairie.

Par la suite, ils nous ont, en quelque sorte, réquisitionné le four à pain de la façon suivante : l'après-midi, une ou deux fois par semaine, ils venaient dans notre atelier nous faire confectionner et cuire des tartes et des gâteaux pour leurs besoins.

Une autre fois, les Allemands ont voulu nous prendre les pneus de notre voiture, qui était garée dans un remise de la rue des Moulins et qui ne roulait plus faute de carburant. À force de discussion, ils ont finalement renoncé à cette réquisition et notre voiture a pu rouler à nouveau en 1944 ... avec ses pneus.

42- M. F... nous faisait rentrer dans le camp où l' "Organisation Todt" avait entreposé du charbon. Nous passions le charbon au tamis et nous prenions les gros morceaux pour les rapporter à la maison.

 

-> Pour la suite du récit concernant cette période,
rendez-vous au chapitre "LIBÉRATION"



ICONE : image origine inconnue