Du milieu du XVe au XVIe siècle

Le temps des bénédictions et des malédictions

<<La ville de Fréjus parvint, alors, à un somment de développement auquel seules les guerres de la Ligue mirent un terme, à la fin du XVIe siècle. Vers le milieu de ce siècle, la solidité de la toi catholique, la vigueur de l'esprit communal et les ressources permettant quelques grandes entreprises, fixèrent, pour longtemps, le visage profondément catholique de la ville, ainsi que les grandes lignes de son urbanisme.

Nous connaissons mieux cette époque pleine de vie, d'adaptations, de saveur, ainsi que de tumultes, par une documentation de plus en plus complète: actes notariaux (depuis
le XVe siècle), cadastres (depuis 1518), registres de délibérations communales (depuis 1541), livres de comptes. Il est désormais possible d'étudier la ville et ses habitants sans se référer uniquement aux actes des évêques, bien que le conflit opposant
la ville et le roi, aux évêques, pour la possession des droits seigneuriaux, se maintienne souvent au premier plan de la scène.


Deuxième partie du XVe Siècle

Dès ou peu après le milieu du XVe siècle, tous les problèmes - économiques, démographiques, urbains, institutionnels - qui vont dominer l'évolution de la ville jusqu'à la lin du siècle suivant, sont posés.

Voici ce que nous savons :

o Un essor économique et démographique animait la ville. Les liaisons bénéficiaient du retour de la sécurité sur terre et sur mer. La reprise du
commerce avait justifié la création de nouvelles foires dès 1427; et peu après, l'octroi d'une foire de Saint-Nicolas (1433,1434 [...]).

Au même moment, le conseil de communauté se préoccupait de faire respecter par les riverains et curer le Vallat de Barbarie (= canal) qui reliait, depuis
une date indéterminée, l'étang (ancien port romain), à l'Argens (1426 [...]).
La reprise démographique fut, probablement, plus proche de la fin du siècle. En effet, l'enquête de réaffouagement de 1471 donne, pour Fréjus,
266 maisons habitées, ce qui diffère peu des indices antérieurs : 233 feux de queste en 1316 et 225 chefs de famille faisant hommage à l'évêque en 1425. [...].
On perçoit aussi cette reprise dans les villages environnants: Puget comptait 27 maisons habitées en 1471 et 49 en 1499-1500; Bagnols fut recolonisé
par des habitants venus de la Ligurie italienne, à l'appel de Hector, frère de l'évêque Urbain Fieschi [...]. Cette dernière indication laisse penser, sans
preuve, que l'immigration italienne a pu jouer un rôle dans la reprise démographique de Fréjus. Nous constatons aussi un reflet de cet essor
démographique dans le développement urbain. Des faubourgs, au paysage semi-rural de casals, d'étables avec jardins et ferrages*, débordèrent la vieille enceinte médiévale.

o À partir du milieu du XVe siècle (épiscopat de Jacques Jouvenel 1449-1452) l'évêché de Fréjus fut dévolu en commende à des prélats qui considéraient leur siège comme une source de revenus, à vendre, échanger ou cumuler selon les besoins. Le plus souvent absents de Fréjus, ils confièrent l'administration du diocèse à des vicaires généraux. Léon Guérinet (1462-1472) pratiqua
un tel népotisme dans la nomination des officiers responsables de l'administration des affaires temporelles de l'évêché, que le sénéchal de Provence dut le rappeler à l'ordre, demander à examiner un viguier trop jeune et incapable (Léon, neveu de l'évêque) et défendre de nommer un autre viguier sans son autorisation (16 novembre 1470 [...]) .

Dès le 26 avril 1463, la communauté de Fréjus avait entamé, contre son évêque, un procès au sujet des droits seigneuriaux (sans plus de précision connue).
Vis-à-vis du pouvoir comtal, l'évêché de Fréjus, toujours considérable par l'étendue de ses droits seigneuriaux, pouvait constituer une récompense pour
des amis ou des alliés. La nomination des évêques que le Roi René entendait se réserver, provoqua donc des conflits avec la papauté. Pour cette raison, on assiste à une succession de saisies des biens et des droits temporels de l'évêché au profit des rois-comtes de Provence :

- Entre 1472-1476, à l'occasion de la nomination, par le pape, d'un évêque originaire de Gênes, Urbain Fieschi (1472-1485).

- En 1478, alors que le même prélat, prenant possession de son siège en octobre 1477, avait fait effacer les armes du roi sur les portes de
la ville, Jean Matharon, maître rational, saisit, à nouveau, la seigneurie temporelle (25 octobre 1478[...]).

- Entre 1485-1487, lorsque Innocent III transféra, à Fréjus, Nicolas Fieschi, frère d'Urbain, que les officiers royaux avaient refusé de recevoir, comme évêque, à Toulon (1484). Pratiquement, pendant ces années de saisies, la seigneurie temporelle de l'évêque de Fréjus
appartint aux rois-comtes de Provence qui la firent administrer par leurs propres officiers. Ce fut la répétition générale d'une usurpation des droits temporels des évêques que nous verrons réalisée, beaucoup plus durablement, au XVIe siècle, par les rois de France.

o Dernière observation. La communauté de Fréjus obtint (par quels moyens?), du roi René, d'importants privilèges, entre 1462 et 1475. Nous les connaissons seulement par des inventaires, ancien (1582), ou récent (1886). Citons ce dernier, fait, avec scrupule et précision, par Anthoine et Mireur :

"Lettres patentes du Roi René confirmant le privilège [du bon dernier] accordé à la communauté par précédentes lettres du 18 mai 1462 et 25 février 1473, d'imposer un denier par setier
de blé exporté, un gros sur chaque barque arrivant au port, plus un denier par chaque florin de marchandise vendue et exportée, le tout applicable au rétablissement de l'ancien port et à
la construction d'un canal dérivé de l'Argens pour la prospérité et la salubrité de la ville... donné à la bastide royale de Marseille... René." [...]

L'inventaire ne peut indiquer la date de cet acte qui était alors en lambeaux. Mais nous savons, par d'autres indications, qu'il était du 18 janvier 1475 [...]. On peut reconstituer ainsi les concessions accordées à la communauté par le Roi René et leurs confirmations :

o 18 mai 1462 : autorisation de faire venir l'eau de l'Argens dans le port par un canal, en y employant les droits de bon denier et d'ancrage indiqués ci-dessus.

o 30 novembre 1472 : autorisation de construire des moulins [...]

o 1473 (25 février et 21 mai) : confirmation du privilège accordé en 1462.

o 18 janvier 1475 : nouvelle confirmation du privilège de 1462 et de 1473 (voir ci-dessus).

Pour des raisons inconnues, la communauté n'effectua pas les travaux. Les rois-comtes accordèrent donc le bon denier à noble Charles Pierre chambellan de Sa Majesté (avant 1475), puis à Jean Feutrier pour frais de garde de la côte (1481).[...].
Cependant, le 29 novembre 1486, Aymar de Poitiers renouvela le privilège en faveur de la communauté de Fréjus [...].

Essayons, maintenant, d'interpréter ces observations. Il semble bien que le procès, entamé par la communauté de Fréjus contre l'évêque en 1463, reposait sur deux griefs

- Une première contestation devait porter sur la façon d'exercer les droits seigneuriaux dont Léon Guérinet avait confié la gestion à des parents, peut-être incapables ou trop avides, et de toute façon "étrangers" à la cité. Le mécontentement des habitants n'étonne pas, car les communautés provençales tenaient à être dirigées par des gens du lieu.

- Une deuxième contestation devait porter sur les concessions accordées par le roi René. La coïncidence des dates incite à le penser : 1462, privilège du bon
denier; 1463, début du procès entre la communauté et l'évêque.

En effet, ces concessions touchaient le domaine des régales (regalla) : port, eau de l'Argens, moulins, taxes sur la circulation et les marchandises. Il s'agissait donc d'une usurpation des droits du seigneur-évêque haut-justicier.
D'ailleurs, dès 1469, les États de Provence, soucieux de défendre les bons usages, demandèrent la suppression du bon denier [...] À l'inverse, observons que les confirmations royales de ces privilèges intervinrent pendant les années de saisies Ainsi, dès la deuxième moitié du XVe siècle, était posé, de façon
aiguë, le problème de savoir à qui devaient appartenir les régales de Fréjus : au roi? ou à l'évêque?

La communauté semble avoir choisi, dès ce moment, son camp : du premier des concurrents, elle avait, probablement, l'espérance de concessions plus grandes et plus faciles à obtenir.

On assiste à une rémission provisoire du conflit sous l'épiscopat de Rostan d'Ancésume (1487-1494). Ce dernier conclut, avec la communauté, la transaction du 27 avril 1489 [...]. Les deux parties s'entendirent pour respecter les coutumes les plus attestées, pour observer les constitutions royales (= législation des États de Provence au XVe siècle), et pour l'établissement d'officiers épiscopaux de qualité.

L'évêque consentit à quelques concessions en faveur de la communauté : partage du bon denier; permission de lever le droit d'ancrage sur les bateaux lorsque la facture du port seraitachevée. Mais il n'avait rien cédé d'essentiel sur ses droits seigneuriaux toujours intacts.

On peut conclure que, dans la deuxième moitié du XVe siècle, le dévolution de l'évêché en commende entraîna une gestion discutable des droits seigneuriaux. La communauté en
plein essor économique, démographique et urbain d'une part, les rois-comtes alléchés par une seigneurie considérable d'autre part, se trouvèrent objectivement alliés pour élargir leurs droits respectifs aux dépens du seigneur-évêque. L'arrivée du roi de France en Provence (1482), et surtout l'installation à Aix d'un Parlement dévoué aux intérêts français (1501-1502), allaient donner vigueur et durée, à cette usurpation, et priver les évêques de leurs droits seigneuriaux pendant le XVIe siècle.>>
(1)

(1) - " FRÉJUS - V° -XX° siècle, Déclins et Renaissances " par Louis ROBION,professeur au Collège Henri Bosco à La Valette-du-Var (C.R.D.P. de Nice année 1987) pages 61 à 64.

ICONE : Fond en provenance de document inconnu