La LIBERATION

Souvent terrés dans les caves pendant plusieurs jours,
voici comment les habitants de Fréjus ont vécu leur libération.

Les textes qui suivent reprennent presque intégralement la transcription
des enregistrements que nous avons effectués
auprès des Fréjusiennes et des Fréjusiens
qui ont bien voulu nous confier leurs souvenirs.

1- J'ai le souvenir des avions alliés larguant des paillettes métalliques qui brillaient dans le ciel. Un jour, un bombardier américain a été abattu dans l'Estérel. Nous avons vu arriver une voiture allemande avec certains des membres de l'équipage qui avaient évacué l'appareil en parachute.

2- Un mois avant le Débarquement, nous avons assisté au repli de troupes en provenance d'Italie, en particulier une troupe d'asiatiques avec des charrettes à chevaux.

3- Les Allemands voulaient tout d'abord occuper la totalité de notre maison mais, après des négociations avec la Kommandantur, une seule chambre a été réquisitionnée. Elle a été occupée par des sous-officiers qui encadraient les soldats cantonnés dans l'actuelle école Turcan. Nous avons eu successivement neuf "locataires" dont un SS. Les relations étaient sans problème avec les soldats mais, bien qu'il ne nous ait jamais causé d'ennuis, le SS restait dans sa chambre et ne communiquait pas. Les soldats venaient se chauffer auprès de la cheminée, jouaient du piano et certains même écoutaient Londres sur notre poste ! Après la guerre, l'un d'entre eux m'a transmis son bonjour par l'un de ses amis, en vacances dans la région.

4- Vers le 10 août, mon frère, qui étudiait l'allemand, s'est rendu à Draguignan chez une personne qui logeait un commandant allemand, ancien professeur avec qui il a échangé quelques mots. Le Major lui a dit que les Allemands partaient, convaincus qu'ils ne pouvaient résister à une attaque des Alliés.

5- Quelques jours avant le débarquement, nous avions quitté notre domicile, situé rue Einaudi, et nous nous étions repliés à la campagne, à environ 4 km de Fréjus, sur l'ancienne route de Boson, où notre père avait pris en fermage un domaine constitué de vignes et d'arbres fruitiers. En 1959, cette maison à été emportée, ainsi que ses occupants, lors de la rupture du barrage de Malpasset. Une nouvelle a été reconstruite sur le même emplacement.

6- Nous habitions au centre ville et nous tenions toujours l'alimentation. Le 14 août, un Allemand est rentré chez nous, il a pris le reste du raisin dans le cageot et, au moment de payer, il a dit :

"Madame, Allemands kaput"

puis il a ajouté :

"moi, Autrichien"

7- Un résistant du Réseau "Cotre" était employé au poste d'aiguillage qui existait alors à proximité de la gare de l'Intendance. Un jour, avec l'aide d'un ami résistant comme lui, il organisa le sabotage suivant : un train (allemand) était annoncé en provenance de Cannes et une rame de wagons (allemands) devait manoeuvrer dans la gare. Au moment opportun, il fit lancer cette rame vers un aiguillage de la ligne principale et la fit percuter le convoi qui arrivait. La locomotive et plusieurs wagons se couchèrent sur le ballast.

Évidemment, il fut arrêté et interrogé. Pour sa défense, il affirma avec force aux enquêteurs de la "Deutsche Reichbahn" qu'il avait bien mis le signal d'arrêt sur la voie principale mais que celui-ci n'avait pas du fonctionner. Finalement, la Commission d'enquête admit que le signal avait pu ne pas fonctionner vu l'état du matériel. Il fut donc libéré.

Par la suite, il fut dénoncé à la "Gestapo", par l'un de ses collègues des chemins de fer, comme étant un résistant. Il fut arrêté. Deux jours plus tard, on a retrouvé son corps, à 10 km de Fréjus, sur le bord de la Nationale 7. Il s'appelait Albert Einaudi.

8- Chaque particulier avait creusé un abri dans son jardin. Mon père en avait creusé un, recouvert de rondins et de terre. Malheureusement, chez les Bret, le 15, un obus est tombé en plein dessus, il y a eu 5 morts.

9- Dans les jours qui ont précédé le débarquement, et même la veille, nous sommes allés à vélo nous baigner et faire de la pêche sous-marine dans les calanques de Saint-Aygulf. À un moment, une patrouille allemande à vélo s'est arrêtée pour contrôler nos papiers et, bien qu'étant en règle, mon frère est resté caché dans l'eau parmi les rochers.

10- Nous habitions à côté du Château Galliéni. Mon frère avait fait une tranchée pour s'abriter lors des bombardements qui devenaient de plus en plus fréquents. Un obus est tombé à proximité, endommageant le poulailler et faisant tomber sur nous la terre du remblai.

11- La veille du débarquement, M. F... secrétaire à la mairie, est venu nous dire que c'était le moment d'aller dans les caves et de ne plus en sortir.

12- À cette époque, j'étais employé à la Compagnie des chemins de fer de Provence. Le 12 ou le 13 août, des avions ont mitraillé un train de la Compagnie dans les environs de La Gaillarde. À la suit de cette attaque, le mécanicien, M... a du être amputé d'un bras. Le lendemain, il y a eu une alerte permanente et le personnel s'est éparpillé dans les champs aux alentours de la ferme de Villeneuve. Le même jour, dans l'après-midi : bombardement d'une batterie installée aux Issambres. Le 15 dans l'après-midi, François S... a été blessé par un éclat de grenade et a été évacué par les Américains vers l'hôpital de Saint-Raphaël.

13- Né en 1917 à Mexico, mais possédant la double nationalité, je suis venu faire mon service militaire en France en juillet 39. J'ai été affecté dans un bataillon de forteresse à Jausiers puis, au moment de l'Occupation,j'ai trouvé un emploi chez un paysan.

Un jour, les gendarmes m'ont averti que j'avais été dénoncé comme résistant et que j'allais être arrêté. Je me suis réfugié à Saint-Raphaël chez mon parrain, où j'ai été utilisé comme camionneur, puis j'ai été embauché comme menuisier dans une entreprise qui travaillait pour les Allemands, ce qui m'a permis d'avoir un "Ausweis" donc d'être en règle.

C'est à cette époque que j'ai rejoint la Résistance au réseau "Mithridate". Circulant librement, j'effectuais fréquemment des déplacements de Cannes à Saint-Tropez et je pouvais ainsi surveiller la construction des dépôts et des ouvrages de défense allemands. Je donnais les renseignements à R... mon chef de réseau. Nous avions un poste radio mais nous étions très "cloisonnés" et j'ai toujours ignoré d'où il émettait.

Le 14 août, à 19 h 15, D... a reçu le message :

" Nancy a le torticolis "

qui avertissait notre réseau que le débarquement était imminent. J'ai rejoint le domicile de mon chef de réseau pour me mettre en alerte et attendre des ordres. Vers 5 h. du matin, le brouillard est arrivé puis l'artillerie a commencé à tirer. Nous avons attendu patiemment mais on ne nous a rien demandé.

Dans la matinée, je circulais avec mon brassard F.F.I. et j'ai rencontré un soldat américain, infirmier (d'origine mexicaine comme moi) qui était à côté d'un Américain mort. Il a d'abord été surpris de rencontrer un Français parlant espagnol puis, quand il a compris que j'étais né au Mexique, il m'a sauté au cou. Ensuite, il m'a donné le casque, la cartouchière et le fusil du mort. Nous sommes partis vers Vaulongue où nous avions enterré des armes.

En chemin, nous avons rencontré des Allemands qui creusaient des fosses pour enterrer leurs morts. Ils nous ont demandé s'ils pouvaient continuer. Lorsqu'ils ont eu terminé, certains d'entre nous les ont emmenés vers Agay où un camp avait été installé pour les prisonniers. J'ai vu les premiers chars américains arriver dans Saint-Raphaël le soir, vers 19 h.

14- Le 15 août ma belle mère était réfugiée avec nous dans l'abri. Elle est sortie à la première accalmie pour chercher à manger chez elle. Nous sommes également retournés à la maison. Dès que les bombardements ont repris, nous sommes revenus à la tranchée. Plus tard, nous avons entendu des bruits autour de nous et nous pensions que c'étaient des Allemands. Un gars a soulevé la tôle et dit :

" Alors, mon vieux, comment ça va ? "

c'était un Français !

15- Le premier véhicule allié que nous avons vu est arrivé par la route de Cannes. C'était un tank, ou un camion je ne sais pas. À la maison ils nous ont tout volé, la chaîne en or, la croix, la médaille de baptême... Après le débarquement avec mon mari, nous sommes allés au bord de la mer, peut être le 16, voir les bateaux et les véhicules.

16- Je travaillais à La Palud, où il y avait une section allemande à vélos. Le 14 août à la fin de la journée le capitaine nous dit

" Vous devriez partir loin dans la forêt, les Américains sont en train d'embarquer en Corse. Demain matin, ils seront à la plage de Fréjus ".

Ce capitaine, qui n'était pas désagréable avec nous, est mort le lendemain en allant, en tête de sa compagnie, combattre des parachutistes au-delà du pont d'Argens.

17- Ce soir là, nous nous sommes couchés normalement mais, vers 3 h. du matin, un avion qui nous survolait nous a réveillés et nous sommes allés nous abriter au cloître. Plus tard, vers 5 h, des bombes sont tombées à proximité et les murs ont tremblé. Nous avons décidé d'aller nous abriter aux mines de Boson avec des voisins. Pour nous donner du courage, nous nous étions servis cinq verres d'eau de vie, bien pleins. Mais pas le temps de les boire, une bombe tombe sur la place Walesa. Nous avons immédiatement filé à vélo vers Boson, où il y avait plein de gens qui s'y étaient réfugiés. De là nous avons vu arriver des avions tirant des planeurs, qu'ils ne devaient pas larguer bien loin, puisqu'ils faisaient demi-tour aussitôt, c'était vers les 6 h.

Vers midi, des avions ont lâché des bombes sur la plage, sans doute pour déminer. Je suis revenu le 16. Surprise, les cinq verres étaient sur la table, toujours pleins. La maison d'en face s' était écroulée.

18- Le soir du 14 août la sirène a sonné. Avec mon bébé de six mois, je suis allée dans la cave des V... rue Jean Jaurès et n'en suis plus sortie de 3 nuits et 2 jours. Nous y étions une centaine. D'ailleurs, toutes les caves de Fréjus, et certaines pièces des rez-de-chaussée, étaient occupées.

19- À partir du 13 août j'étais dans la cave de Mme I... rue du Général-de- Gaulle, avec mes parents et beaucoup d'autres personnes. Cette cave ne communiquait pas avec les caves voisines. Nous avons eu la visite de l'abbé Toti qui, après nous avoir absous d'une manière générale, nous a donné la communion.

Le 15 (ou le 16 ? ) et malgré les bombardements, nous sommes sortis dans la rue et je me souviens fort bien de la scène suivante : un allemand, qui remontait la rue à bicyclette, a été abattu d'un coup de revolver.

J'ai vu s'écrouler la maison de M. D... à l'angle de la rue de la Juiverie et de la place de la Liberté.

20- Le 14 août, la veille du débarquement, je suis allé travailler comme de coutume au garage Bacchi. Le soir, par mon frère qui était au maquis de Boson, nous avons appris que c'était pour le 15. Les bombardements étaient pratiquement constants et les alertes se succédaient. La dernière alerte n'a d'ailleurs jamais pris fin.

21- La veille (du 15 ?) mon mari était parti avec les maquisards de l'équipe d'Einaudi. Ils avaient dévalisé la caserne Mangin pour prendre des armes et certains abattaient des arbres le long de la route pour préserver leur fuite.

22- Nous étions dans la cave et toutes les caves étaient reliées depuis chez mon oncle jusqu'à l' Évêché : on avait fait des portes et l'on passait d'une cave à l'autre. Le soir vers 9 heures, les planeurs, remorqués par des avions, sont passés au-dessus de Saint-Raphaël et de Fréjus. Ils ont été largués à peu près à la verticale du Muy. Ces passages, et les largages de parachutistes, ont continué pendant environ 3 h.

Le 15 vers 4 ou 5 h, on a ouvert doucement les volets et on a regardé. Il y avait plein de fumigènes sur la mer pour couvrir le débarquement. À partir d'environ 6 h. la marine tirait sur les blockhaus et les avions qui attaquaient passaient au-dessus de nous à environ 50 m.

Nous sommes montés en haut de la pharmacie V... où il y avait une terrasse d'où l'on voyait toute la rade. La plupart des bateaux étaient surmontés de ballons captifs pour se protéger des attaques aériennes et on voyait des péniches qui lançaient des fusées.

23- Toute la journée du 15 août, dans la cave, nous avons entendu le bruit des explosions des obus et des bombes. Dans le courant de la journée, il y a eu des coups dirigés vers la butte Saint-Antoine et vers la batterie du Pauvadou, de nombreux projectiles tombant alors sur la ville. Puis cela a été le défilé continu des véhicules et des blindés à travers la ville. Un jour, un char s'est arrêté, et un militaire que j'ai reconnu en est descendu et m'a dit :

"Et ma mère ? "

Je lui ai répondu :

"Ta mère est vivante, je l'ai vue ".

Il est reparti immédiatement.

24- Dans la nuit du débarquement l'hôpital avait été évacué : on avait transporté dans le cloître tous les lits, les matelas ainsi que les quelques malades qui étaient hospitalisés. On entendait les Allemands courir à l'étage et certains tirer depuis le clocher. Un jeune homme de passage a été tué à cet endroit. Quand les Américains sont entrés pour les déloger, ils nous ont distribué du chocolat et du chewing-gum.

25- Dans la nuit du 14 au 15, nous sommes allés nous abriter dans la tranchée qui avait été creusée dans le jardin. Le 16, nous avons vu arriver des Américains dans des camions qui venaient de la direction de St-Raphaël. Ils sont entrés dans la villa et nous ont fait sortir des pièces que nous occupions pour nous refouler vers l'arrière de la maison. Ensuite, ils ont installé des mitrailleuses aux fenêtres, face au sud.

26- Nous habitions la maison que nous occupons toujours aujourd'hui mais, à ce moment là, notre mère s'était réfugiée à Tourettes-de-Fayence. Néanmoins, le jour du débarquement, nous étions à Fréjus chez un propriétaire de La Palud avec qui mes frères s'étaient associés, puisqu'ils ne pouvaient plus disposer, de leur jardin de la butte Saint Antoine qui était miné.

Le 14, nous étions venus, sur l'ordre des Allemands, amener des chevaux place P. Vernet. Il y a eu une alerte et nous avons gagné notre maison du centre ville. Puis, avant la seconde alerte, mon frère nous a emmenés nous abriter dans les caves au fond du cloître.

27- De très bonne heure le matin du 15, le bombardement était si fort que nous avons pris nos bicyclettes pour aller rejoindre notre mère à Fayence. Nous emportions un jambon et tous les œufs de notre poulailler. Pour nous donner du courage, nous nous étions servis de l'eau de vie, mais pas le temps de la boire. Nous avons pris la route de Boson et là, nous avons vu arriver les planeurs. Il y avait des tirs venant des Allemands et des Américains, aussi nous nous sommes plusieurs fois jetés dans le fossé...en protégeant au maximum nos œufs ! À Saint-Pons, nous avons vu dans le lointain les parachutistes largués sur La Motte.

Le matin, pensant que des maquisards étaient peut-être réunis à cet endroit, les Allemands avaient bombardé ce secteur qui portait la trace de nombreux impacts. Arrivés aux mines, un homme nous a fait signe et nous a dit de na pas continuer que cela était trop dangereux. On nous a alors fait descendre dans la mine, nous tenant à une corde, et nous avons retrouvé de nombreuses personnes de Fréjus et des environs venus s'abriter comme nous. Nous avions transporté nos œufs et, le fond du refuge étant bien équipé, on a fait une omelette monstre.

Nous sommes restés dans la mine jusqu'au matin du 16. Les Américains sont arrivés et le Directeur de la mine, qui avait des bonbonnes de vin en réserve, nous a demandé de venir l'aider à donner à boire aux soldats. Ayants appris qu'il était impossible de continuer sur Fayence, la région n'étant pas sûre, et des tirs ayant lieu à proximité, nous sommes redescendus dans la mine jusqu'au lendemain.

Le 17 nous avons regagné Fréjus, où nous avons pu constater les nombreux dégâts. Par chance, notre maison, la seule de la rue, était encore debout mais toutes les vitres étaient brisées... Sur la table, nos verres d'eau de vie nous attendaient !

Avec nos vélos, nous avons repris la route pour aller à Fayence. À Caïs, des soldats américains nous ont embarqués dans leurs camions. Après nous avoir donné du chocolat, ils nous ont déposés à Fayence où nous avons pu retrouver notre mère avant de revenir, le soir même à Fréjus.

28- Dans les caves de certaines maisons, des passages avaient été ouverts avec les caves des habitations voisines pour rendre possible l'évacuation des lieux en cas d'effondrement des maisons. En outre, nous avions reçu comme consigne d'obturer les orifices des soupiraux pour éviter ce qui s'était passé par endroits en Normandie, que les Allemands déchargent leurs armes par ces ouvertures.

29- On a dit, mais cela n'a pas été confirmé, que l'abbé Toti était parti avec un drapeau blanc dire que la population était réfugiée dans les caves. Les Américains pensaient que Fréjus avait été évacuée mais seule une partie, le bas de la rue Grisolle jusqu'à la rue Montgolfier avait été évacuée.

30- Dans la journée du 15, alors que la ville était bombardée, l'abbé Toti est venu nous visiter dans la cave où nous nous étions réfugiés. Il nous a dit :

" Je vous donne l'absolution, mais, demain, il faudra vous confesser ".

Le lendemain, les Américains étaient là ... et nous pensions à toute autre chose

31- Pendant toute la durée des combats, l'abbé Toti, l'aumonier des Scouts, parcourait les rues de la vile pour distribuer les sacrements. Le 15 août, bien évidemment, il n'y a pas eu de messe.

32- J'habitais rue Sièyès chez mes cousins P... dont le père était plombier. Le 15 au matin, cela canonnait dur et nous nous sommes dit :

" Ça y est, c'est le débarquement ".

Nous montons tout en haut de la maison, sur la terrasse et nous voyons une fourmilière de bateaux. On n'aurait jamais imaginé qu'il pût y avoir tant de bateaux et de ballons arrivant tous ensemble à cetendroit.

Comme cela tirait, M. C... nous a dit de descendre. Nous étions juste arrivés en bas que la maison reçoit un obus. La partie sud de l'immeuble, donnant sur la rue de la Juiverie, s'est effondrée comme coupée au couteau. Dans un angle, une petite statue de Saint-François, dans une niche, avait été épargnée !

Le 16 au matin, les premiers Américains que j'ai vus arrivaient dans des jeeps qui franchissaient les gravats des maisons effondrées de la rue Siéyès. Ils avaient le drapeau américain cousu sur les manches de leurs chemises. Ce devaient êtres des "Rangers" : ils avaient tous le crâne rasé et, ce qui nous a surpris le plus, c'est qu'ils chantaient "Lily Marlène".

33- Pendant les bombardements qui ont précédé le débarquement, nous ne pouvions nous réfugier dans notre cave, celle-ci n'ayant pas de soupirail.
Cela résultait d'une décision de la mairie qui avait fait l'évaluation des possibilités d'abri de chacune des maisons. Il y avait à côté de chez nous deux boucheries, qui existent toujours, et dont les caves avaient été réunies par un ouverture qui avait été rebouchée avec une cloison légère en briques. Tout cela avait été fort bien préparé, des semaines ou des mois à l'avance, par la Défense passive qui avait fait là un excellent travail.

Dès le matin du 15, nous étions dans la cave de nos voisins. Vers midi, le bombardement s'est rapproché et nous a semblé être dirigé sur la butte Saint-Antoine. En fait, dans la cave, il était très difficile de dire si ces tirs étaient des tirs d'artillerie ou des bombardements aériens.

De toutes façon, nous avions très peur car on nous avait recommandé de ne pas parler, de ne pas faire de bruit, les Allemands pouvant passer dans la rue et tirer ou lancer des grenades par le soupirail. À un moment, il y a eu un tel nuage de poussière que nous avons cru mourir asphyxiés. Nous avons alors percé le petit mur qui nous séparait de la cave voisine, pour avoir un peu d'air.

Nous avons passé la nuit dans la cave et, le 16 au matin, le silence qui régnait nous a incités à aller sur le pas de la porte pour prendre l'air. Nous avons appris qu'on venait de fusiller dans la rue un Allemand qui remontait la rue à vélo et qui refusait de se rendre. Ensuite sont arrivés des Américains. Quelqu'un a dit :

" Surtout, ne manifestez pas votre joie, ce sont peut-être des Allemands déguisés en Américains ".

Nous avons eu peur et nous sommes redescendus dans la cave.

34- Habitant alors à quelques kilomètres de la ville, nous n'avons pas gardé le souvenir de bombardements sur Fréjus ou les environs immédiats, dans les jours précédents, sauf en ce qui concerne les attaques quasi quotidiennes entendues en direction du Dramont et d'Anthéor.

Dans la nuit du 14 au 15 août, vers 1 h du matin la nuit était très claire et nous pouvions voir la masse sombre des avions de transport et des planeurs se dirigeant en un flot continu vers le nord-ouest. À leur passage, il n'y a eu aucun tir de D.C.A. Plus tard, au lever du jour, nous avons entendu des bombardements continus en direction de la côte, et nous avons alors compris que le débarquement était commencé. Le ciel était rouge de poussière au dessus de Fréjus.

Dans la matinée, un convoi hippomobile allemand qui se repliait en direction de Boson, a été mitraillé par un appareil allié à proximité immédiate de notre maison située au Capitou. Notre père nous a fait nous cacher dans un fossé assez profond qui avait été creusé derrière le maison et où nous avons été rejoints par d'autres personnes qui, comme nous, s'étaient repliées à cet endroit. À un moment, un obus est tombé, sans exploser, sur la partie inoccupée de ce fossé. Après l'attaque, le convoi a poursuivi sa route laissant sur place un cheval mort. Plus tard, notre père a découpé une cuisse et a distribué des morceaux de viande à nos voisins.

Vers 11 h, nous sommes partis pour Fréjus à bicyclette, l'un de nous deux traînant une remorque, pour venir chercher des affaires dans notre maison de la rue Einaudi. Nous sommes entrés sans problème dans Fréjus. Personne dans les rues. Nous avons atteint la Place Paul-Vernet et nous nous sommes arrêtés quelques instants pour observer la rade couverte de bateaux.

En haut de la rue du Dr Turcan, il y avait, dans sa guérite, un soldat allemand casqué. Il montait la garde, l'air pas très rassuré. Il ne nous a rien dit. Nous avons ensuite gagné notre maison, qui avait été atteinte par un obus, tiré probablement par un canon allemand de la butte Saint-Antoine, car l'impact se situait sur l'arrière de la construction. Nous avons constaté que la maison avait été pillée et, ayant réuni nos affaires, nous avons pris le chemin du retour. Nous sommes allés voir des amis, terrés dans leurs caves Place du Marché, et avons pris la route du retour sans penser que nous pourrions être la cible d'une
attaque de chasseurs-bombardiers. Comme à l'aller, nous n'avons rencontré personne.

Le lendemain 16 août, dans la matinée, nous avons vu arriver les premiers Américains qui venaient de Fréjus. Ce devait être une patrouille de reconnaissance : un "half-track" accompagné de troupes à pied. Nous nous sommes avancés mais ils nous ont d'abord mis en joue. Mon frère, qui étudiait l'anglais, leur a expliqué qu'il y avait une batterie allemande à quelques centaines de mètres au sud de notre maison. Par la suite, nous sommes allés visiter cette batterie : il y avait des canons de fabrication russe, d'un calibre d'environ 100 mm. dans une position fortifiée et enterrée. Une partie des Américains s'est alors dirigée vers le lieu indiqué. Nous avons essayé de les accompagner, mais un gradé a refusé et nous a dit de rester sur place et de nous abriter. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu des rafales d'armes automatiques et la patrouille est revenue en courant sur la route avant de reprendre sa progression vers le nord. Plus tard, est arrivée une colonne beaucoup plus importante comportant des chars qui a suivi le chemin emprunté par la patrouille de reconnaissance en direction de Boson. Les jours suivants, nous sommes revenus à Fréjus : tout le monde était dans la rue et il y avait une euphorie complète.

35- Je me souviens d'un épisode peu glorieux : peut-être le 15 au soir, ou le 16 au matin, un soldat allemand passant à bicyclette devant la maison, son arme ficelée sur le cadre de sa machine, s'est fait interpeller par deux civils (anciens policiers) armés de revolvers qui l'ont abattu froidement devant le coiffeur. Peu après, un jeune est venu donner un coup de pied dans la tête de l'Allemand gisant mort sur le sol.

36- Chez nous, la table était mise pour mes fiançailles, prévue pour le 15 août. D'un seul coup "Boum", les vitres ont volé en éclats. Nous sommes vite descendus à la cave. Ceux qui n'avaient pas de cave allaient se réfugier sous le cloître, où il y avait deux étages en sous-sol. J'ai vu Mlle M...transportée sur un charreton, sa maison s'était écroulée.

37- Le premier Américain que j'ai vu était assis sur le pas d'une porte, complètement choqué.

38- Nous habitions avenue Victor Hugo à Fréjus, dans la maison de famille où nous sommes actuellement et, début 44 comme tous ceux qui habitaient au sud de la voie ferrée, nous avions reçu l'ordre de quitter nos maisons. La nôtre n'a pas été touchée, mais d'autres, plus proches de la voie ferrée, ont été abattues pour dégager le champ de tir d'un train blindé, que nous avons pu visiter après la Libération. Nous nous étions alors repliés près de Barjol dans le Haut-Var.

Le 14 août, j'ai accompagné ma sœur à Draguignan et, comme il n'y avait plus de train pour retourner à Barjol ce soir là, je suis venu loger chez mon oncle dans une ferme avenue des Arènes à Saint-Raphaël. À 9 h. du soir, la sirène a sonné, un coup long. Nous avons évacué la maison et sommes partis nous cacher dans le fond d'un ruisseau dans les vignes, à l'endroit où se trouve maintenant le garage Citroën. Nous sommes restés là jusqu'au 16 et nous étions assez nombreux.

Le 16 dans l'après-midi, nous avons vu les premiers Américains qui venaient à pieds de la direction de Saint-Raphaël. Nous avons pu alors revenir à la maison de l'avenue des Arènes. Lorsque nous avons pu revenir dans notre domicile de l'avenue Victor Hugo, celui-ci était occupée par des Américains. Devant la porte, les véhicules venaient faire le plein à un "pipe-line" qui était relié à deux grandes citernes installées, l'une sur le port de Saint-Raphaël, et l'autre sur la place de la République à Fréjus-Plage.

39- Nous avions une voisine qui était très méticuleuse. Après chaque chute d'obus ou de bombe, elle prenait un chiffon et essuyait le rebord de la fenêtre.

40- Ma maison avait quatre étages et, du grenier en ouvrant un vasistas, on voyait la mer couverte de bateaux, certains surmontés de ballons captifs.

41- À partir de la fin juillet, il y avait de nombreuses alertes mais nous ne quittions pas la maison. La côte était pilonnée presque tous les jours par les avions qui mitraillaient les positions allemandes. Deux ou trois jours avant le débarquement, certains on reçu le message :

" Le lapin sort du gîte ".

Le 14 août au soir, quand mon mari est rentré de son travail chez mon père, je lui ai dit :

"Moi je ne reste pas, j'ai trop peur, je ne sais pas ce qu'il va se passer "

et, au matin, nous sommes partis à cheval chez mes beaux parents, qui possédaient un cabanon à la Vernède.

Le matin du 15 il y avait beaucoup de fumée. Les Allemands s'abritaient dans les ruisseaux, dans la Garonnette et à proximité de la briqueterie. L'un d'eux, qui connaissait un peu mon mari, lui a dit :

"Bientôt guerre finie".

Le 16, dans l'après-midi, je suis montée à l'étage pour voir mon bébé qui dormait. De là j'ai vu de nombreux américains dans les vignes. Ils nous ont donné de tout, du chocolat, des cigarettes, des conserves.

42- Des Américains et des Allemands, s'abritant derrière les platanes, se sont battus place Vernet. Il y a eu plusieurs morts du côté allemand et un lieutenant américain a été blessé grièvement à l'aine. Plus tard, les Américains ont aménagé un poste de secours dans le garage Dufour, où se trouve maintenant l'Office du tourisme.

43- Le 16, j'étais à proximité du secrétariat de l' Évêché lorsqu'un obus est tombé. Je me suis retrouvé par terre, dans la poussière.

44- Nous habitions rue du Bourguet et, le jour du débarquement, nous étions une trentaine dans la cave voûtée de la maison de Mme D... située place des Consuls. Pendant les bombardements, des maisons voisines ont été touchées et se sont écroulées, les débris obstruant le soupirail de la cave que nous occupions.

Le matin du 15, nous sommes sortis et allés sur la place Vernet mais nous n'avons rien vu car il y avait de la fumée et du brouillard artificiel en direction de la mer. Un agent de la Défense passive nous a alors dit de retourner nous abriter. L'après-midi, ayant appris qu'une dame âgée, Mme B... était restée seule chez elle, les équipes de secours l'ont transportée sur un brancard dans l'Église qui avait déjà été touchée ainsi que le clocher et la mairie


45- Notre famille s'était réfugiée dans la cave de M. M... où nous avions été rejoints par d'autres personnes du quartier. Nous étions là environ quinze.

La mère de M. M... était à l'hospice au Puget. Le 15 août elle est venue à pieds à Fréjus voir ses enfants. Interrogée à son arrivée, elle a dit avoir remarqué de nombreux véhicules et des soldats qui couraient dans tous les sens.

" Ils ne m'ont rien dit et j'ai continué mon chemin ".

Il faut préciser qu'elle avait 80 ans et qu'elle était complètement sourde !

46- Un Allemand était dans le clocher. De là haut, il a tué le gendarme Veilex qui, sur le toit de la Mairie essayait de le déloger. C'était le 15 au matin,
vers 7 h.

47- Il y avait un Allemand dans le clocher. Il a tiré sur un gendarme. Un Américain, qui passait par là a pris son fusil et, tout en continuant à machonner son cigare, a tiré vers l'endroit d'où était parti le coup.

48- Dans la nuit du 14 au 15,je me trouvais à Saint-Raphaël, au n° 15 de la rue Marius Allongue, 2e étage, au-dessus du "Casino" d'alimentation, chez ma sæur et mon beau-frère. À 4 h. du matin, a commencé le débarquement comprenant le transport par avions, qui tractaient les planeurs, qui devaient rejoindre le Var et le Haut-Var. Puis la journée a été à peu près calme, à part les bombardements de l'aviation et de la marine et la mise en débarquement au Dramont.

Dans la nuit du 15 au 16 août, vers 3 h du matin, j' ai récupéré le premier soldat commando du Texas qui se trouvait devant l'Hôtel Suisse. Ce commando venait de brûler un char occupé par deux Allemands devant le garage Pierrugues. Le soldat a transmis au reste du groupe que la voie était libre. Celui-ci est arrivé et est venu vers moi. Ils ont mis leur ravitaillement dans le couloir, puis nous sommes montés au 2e étage. Ils ont mangé toutes les tomates que nous avions de côté, puis se sont allongés, qui dans le couloir, qui dans la cuisine, qui dans les chambres, tous sur le sol, sauf le lieutenant commandant le groupe qui s'est couché dans un lit tout habillé.

Au lever du jour, le lieutenant, avec ses jumelles, a commencé à inspecter l'environnement. Je lui ai fait part du blockhaus qui se trouvait à l'embranchement de la Garonne et du Pédégal. Vers les 8 h le commando est reparti pour la libération de Fréjus le 16 août 1944.

49- Le 15 août 44, dès le début des bombardements, nous avons quitté notre appartement de l'avenue de Lattre de Tassigny et sommes partis à pieds nous installer à Valescure chez des amis pour nous mettre à l'abri. Les Allemands évacuaient les villas qu'ils occupaient alentour, certaines avaient des retranchements. Le lendemain, je suis allé visiter l'une de celle-ci et y aitrouvé des bouteilles de "schnaps". À ce moment sont arrivés des soldats Américains. Je leur ai donné les bouteilles. Ils ont tout bu et se sont endormis dans un buisson.

50- Je me souvient d'avoir vu beaucoup de maisons détruites, en particulier dans la rue de la Juiverie qui était alors très étroite.

51- Nous habitions au 104 de la rue de la Juiverie. Le 15 août en fin de matinée, mon frère et moi sommes montés avec des jumelles sur la terrasse au sommet de la maison mais il y avait beaucoup de fumigènes et de poussière. On ne voyait pas grand chose. Il y a eu alors un tir de barrage qui avançait vers la ville et mon frère a dit qu'il était préférable de descendre dans la cave. Sage précaution car, dès notre arrivée dans l'abri, la maison nous est tombée dessus. Seuls, le rez-de-chaussée et le premier étage ont tenu, les deuxième et troisième étages ainsi que la terrasse se sont effondrés. Nous avons ouvert le soupirail et avons pu sortir. Dehors : poussière et odeur de soufre. Plus tard, lors de l'enlèvement des décombres, nous avons retrouvé le culot de l'obus.

52- À cette époque je travaillais à la Sté routière Colas, située à la gare des marchandises, d'où partent maintenant les "trains-autos-couchettes". À chaque alerte, je quittais mon travail, mettais mon brassard de secouriste et allais au poste de secours sous la cathédrale, pour soigner les blessés légers, les autres étaient dirigés sur l'hôpital, maintenant palais de Justice.

53- Dès le lever du jour, le 15, la Flotte a tiré : on entendait passer les obus. Nous étions montés sur la tour Riculphe, où il y a les créneaux, c'était très beau à voir, il y avait beaucoup de bateaux. Nous n'avons pas remarqué de fumée ni de fumigènes aux environs de 7 ou 8 h. Nous sommes redescendus dans la cave, puis remontés sur la tour d'où nous voyions bien les soldats sur la plage.

Le débarquement des bateaux a bien duré tout le mois d'août, les troupes ne restaient pas, elles se regroupaient, logeaient sous les tentes et repartaient 2/3 jours après. Là il y avait beaucoup de "trafic" (essence-cigarettes). Au début ils donnaient, mais après c'était le marché noir...

54- Le 15 août, les batteries allemandes ont répondu aux tirs de la flotte et nous avons dû passer deux nuits et un jour dans les abris qui avaient été creusés à proximité de la croix de la Porte de Rome et où nous étions deux ou trois familles. Nous étions assis par terre et nous avons passé tout ce temps sans manger.

55- Dans la moiteur de l'été nous attendions, nous espérions, nous rêvions de ce jour. Tout était prêt. Avec nos voisins, nous avions creusé dans leur jardin un abri que nous regagnions à la moindre alerte. En ce soir d'août, nous sentions que le jour J approchait. D'autres voisins s'étaient joints à notre groupe, un abri de fortune fut installé dans la cave au milieu des piles de liège. Attente longue... attente angoissée...

Le commandant allemand et son ordonnance, qui logeaient chez nos voisins, se tenaient, armes à la main, à l'entrée de notre repaire. Mon père, craignant le pire, était dans leur sillage, prêt à utiliser cette lame effilée qui servait à couper le liège et qu'il dissimulait dans sa poche. À notre grand soulagement, vers minuit, le commandant allemand nous dit :

" Je pars, je vais défendre la plage, les bateaux ont dépassé l'île de la Corse ".

Vers 12 heures, au moment du repas, que nous avions décidé de prendre dans le jardin, un ronronnement sourd et régulier, que nous connaissions bien, nous alerta : les forteresses volantes. Le souffle des bombes nous faisait tanguer. En titubant nous arrivâmes tout de même à regagner l'abri.

Et l'attente continua... Fait exceptionnel en août, il y avait un épais brouillard. Au cours de sa reconnaissance dans la ville, et au grand déplaisir de l'assistance, mon père avait déjà fait un prisonnier allemand. Nous l'avons mis dans l'usine. Il mangeait avec nous les pommes de terre au gros sel - c'est tout ce qui nous restait - que faisait cuire mon grand-père.Tout à coup, un cri de femme :

" Les Allemands, les Allemands sont dans la cour, cachez les hommes ! "

Loin de se cacher, mon père sortit le premier et s'écria :

" Ce sont les Américains ! Ce sont les Américains ! "

Fous de joie, nous nous précipitons vers eux, nous leur sautons au cou, nous courrons, nous dansons, nous nous embrassons, nous les embrassons. Ils en perdent leur casque. Ils essayaient en vain de se protéger de notre folie. Le drapeau français, caché pendant les mauvais jours, fut sorti, et photo fut prise. Le prisonnier et ses armes furent remis aux Américains. Mais dans la soirée, des tirs de marine nous ramenèrent tristement à la réalité. Un premier obus percuta notre maison, un second la maison du voisin. La fumée nous étouffait, nous aveuglait la terre craquait sous les dents...nous priions. nous entendions les obus qui tombaient plus loin. Puis ce fut le silence. Plus tard, notre voisine nous appela :

" Venez vite voir, il y a un homme là-bas, debout, devant les Allemands qui se rendent ".

J'ai appris plus tard que cet homme debout était mon père. La ville était tombée. Nous étions enfin libres. Ce soir là, nous installâmes une grande table sous le hangar, et les pommes de terre furent agrémentées de saucisses et de corned-beef que nous apportèrent les Américains venus partager notre joie. Un dernier tir de D.C.A. pour repousser quelque avion allemand, et ce fut fini... il fallait réapprendre et surtout comprendre ce smot "Liberté".

56- Les Américains occupaient la ville de Fréjus, mais les Allemands retranchés dans les vestiges romains résistaient. Ni les mitraillages de l'aviation, ni les tirs de la marine n'avaient pu les déloger. Mon père, avec sa lucidité habituelle, comprit le tragique de la situation. Sans nous en parler, il prit une grave décision. Durant deux années, passées en captivité, (mutilé, il n'avait plus qu'un oeil) il avait appris l'allemand et, comme il possédait le génie de la communication, il se servit des rudiments de cette langue pour se faire conduire auprès de l'armée alliée et exposer son plan. Il sut convaincre l'officier américain qu'il rencontra et qui lui fit confiance. Ils partirent donc vers l'un des derniers points de la résistance allemande. Arrivés au Pauvadou, mon père continua seul. En rampant, il s'approcha des batteries qu'il fit sauter à la grenade. Les Allemands n'eurent d'autre issue que de sortir de leur retranchement attendus par les tirs américains. C'est alors qu'une voix retentit :

"Ne tire pas Clémentz ! "

C'était Joseph, un Polonais enrôlé de force, qui l'avait reconnu. Joseph s'occupait des chevaux de l'armée allemande, cantonnés dans ce qui est aujourd'hui le cinéma "Vox". Étant notre voisin, et sachant que nous écoutions Radio-Londres, il venait souvent aux nouvelles. Mon père traduisait les informations données concernant le front russe et l'avance alliée. Grâce à lui, le dialogue put s'établir et les Allemands déposèrent les armes. Puis le petit groupe, ayant à sa tête l'officier allemand qui venait de se rendre et qui portait un drapeau blanc, se dirigea vers les arènes et là, on parlementa et pacifiquement toute la garnison fut faite prisonnière.

Le lendemain, aidé par des amis, mon père enleva le nom de la rue "Maréchal Pétain" et mit à la place une planche en bois où il avait écrit : "Rue Général de Gaulle". Depuis ce jour, cette rue s'appelle ainsi.

57- À proximité de mon domicile rue Général-de-Gaulle, il y avait un photographe, à l'emplacement actuel du fleuriste (C'était un Sénégalais marié à une Belge). Une compagnie allemande était retranchée dans les arènes. Avec d'autres fréjusiens, M. S... s'est porté volontaire et été allé avec un drapeau blanc parlementer avec les Allemands pour obtenir leur reddition afin d'éviter de nouvelles pertes. Finalement, le commandant de l'unité s'est rendu puis s'est suicidé sur place.

58- Dans la ville, il y avait quelques îlots de résistance, par exemple rue Montgolfier, où les Allemands avaient installé une mitrailleuse dans le sous-sol de la banque. Quand les Américains sont arrivés, nous leur avons indiqué cette position. Soit qu'ils n'aient pas compris, soit par insouciance, ils ont descendu la rue en marchant sur le trottoir opposé au réduit. Les Allemands ont tiré sur la patrouille, blessant la plupart des soldats, avant que ceux qui n'avaient pas été atteints ne réduisent au silence la position en lançant des grenades par le soupirail. Nous avons ensuite retiré de là plusieurs cadavres.

Au delà du passage à niveau, au premier étage de la première maison du Bd Séverin-Decuers, une mitrailleuse prenait en enfilade le bas de la rue Montgolfier et le passage à niveau. Un char est venu pour la neutraliser mais il a été bloqué par les tirs allemands. L'un des soldats, équipé d'un lance-flamme, s'est élancé de derrière le char où il s'abritait, vers le passage à niveau. Il a été immédiatement touché. Un de ses camarades a couru vers lui, l'a tiré par les pieds, a pris son lance-flamme et s'est élancé à son tour avant d'être atteint. Des maquisards ont alors proposé de guider les Américains par le petit pont qui franchissait le Béal et qui était défendu par deux petits blockhaus. Après avoir détourné l'attention des soldats occupant la position, les Américains les ont abattus. Les Allemands de la butte St-Antoine se sont rendus vers midi, et le commandant s'est suicidé. Il a été enterré à Fréjus. Nous avons également enterré, provisoirement, des Allemands à Valescure et à Galliéni.

Au Pouvadou, la position s'est rendue le 15 dans l'après-midi aux Français dirigés par G... qui, prisonnier en Allemagne, avait appris l'allemand avant d' être libéré (il avait perdu un œil en captivité) La reddition a été facile car ces soldats n'étaient plus motivés pour combattre et risquer la mort pour une guerre qu'ils considéraient comme perdue. D'ailleurs, certains parmi les plus âgés, avaient confié à des Fréjusiens que, pour eux, la fin était proche. Le 16 vers midi, Fréjus était totalement libérée.

59- À Valescure, les Allemands avaient des chevaux qui étaient parqués dans un hangar en tôle près des golfs. Ces chevaux, qui n'avaient ni mangé ni bu depuis le 15 août, étaient comme fous. Nous nous préparions à libérer ces bêtes mais des Américains, qui devaient avoir l'habitude des chevaux nous en ont empêché. Ils ont mis une corde à la fermeture et, à distance, ils ont ouvert la porte. Les chevaux sont partis à toute vitesse dans la nature.

Le 20 août, j'ai été blessé dans un accident avec notre ambulance à Valescure. Celle-ci était conduite par l'un d'entre nous qui avait pris la place de l'ambulancière. À un endroit où la chaussée était en très mauvais état, le véhicule est parti dans le fossé. Les Américains m'ont emmené dans une ambulance de campagne où j'ai été soigné car j'avais une plaie à l'aine et une
autre sur le côté de la cuisse. J'ai du marcher avec des béquilles pendant un mois.

60- Après avoir pris Saint-Raphaël à revers, l'infanterie US est arrivée à Fréjus vers 5/6 h. du matin le 16, par Valescure, la pagode et la route de Cannes.

61- Le 16, réfugiés dans la cave éclairée par deux ou trois bougies, vers les 4 heures du matin, nous entendions des pas mais ce n'était pas le bruit de bottes cloutées. Avec l'abbé Toti, on écoutait mais nous ne savions pas que les Américains avaient des semelles caoutchouc. À leur interrogation par le soupirail, j' ai répondu :

"franzous"

de crainte de recevoir une grenade allemande. Ensuite, l'abbé Toti et quelques uns, sommes montés dans le rue où on n' y voyait rien à cause des fumigènes. L'abbé nous a dit :

"Les Américains descendent la rue"

ils étaient quatre ou cinq. Ils nous ont demandé du vin qu'ils ont bu dans le couloir.

62- Lors du débarquement, nous nous étions réfugiés dans la cave de notre maison. Nous y étions 14 car nous avions accueilli des gens du quartier. Évidemment, nous avons le souvenir d'un bombardement intense. Très tôt le matin, un obus a d'ailleurs touché le premier étage dont l'intérieur a été détruit en totalité. Néanmoins, le toit n'a pas été endommagé. Un autre projectile a atteint le palmier qui, à cette époque, n'était pas aussi grand qu'aujourd'hui. Ce projectile a touché l'arbre à hauteur du premier étage, la trace de l'impact est maintenant à une hauteur supérieure à celle du toit !

Le 16 au matin, nous avons constaté que des Américains étaient entrés dans la maison. Ils étaient assis dans l'escalier et dormaient, un sur chacune des marches. Pendant trois jours, notre jardin a servi de camp d'internement pour une trentaine de prisonniers allemands et les jours suivants nous avons hébergé une dizaine de militaires français.

63- La plupart des maisons qui existaient à l'endroit où se trouve maintenant la place P.A. Février avaient été touchées. Dans l'une d'elles, une dame très âgée, qui n'avait pas voulu descendre dans la cave, était restée dans son lit. L'étage s'est effondré et elle s'est retrouvée en bas, sans subir aucune blessure, et toujours dans son lit. À ce même endroit, la fille du boulanger a été blessée à l'épaule par un tir américain en allant du cloître au fournil.

64- Lors des bombardements le 15 août, j'étais dans la cave de l'épicerie en face de notre maison, les propriétaires étaient M. et Mme J... Il n'y avait pas d'autres personnes avec nous. Je suis sorti de la cave en entendant les Français et j'ai rencontré le fils V... sur un tank, je l'ai bien reconnu. À Fréjus, je pense qu'il y a eu 2 ou 3 morts à l'Évêché lors de sa destruction. Il y avait au moins 100 personnes a l'intérieur, L'évêque logeait là.

65- Dans la nuit du 14 au 15 je suis allée sur les balcons de la Villa aurélienne et j'ai entendu le bruit des avions qui se dirigeaient vers l'intérieur. Quand les Américains sont arrivés, nous les avons guidés à travers les jardins vers l'est du domaine où se trouvait un groupe d'Allemands. Ceux-ci se sont rendus immédiatement et l'officier qui les commandait s'est tiré un balle dans la bouche. Après le débarquement, les Américains ont entreposé des tanks, des véhicules et du matériel dans tout le domaine, creusant partout des ornières. Par la suite, nous avons eu de 80 à 100 prisonniers italiens, équipés et ravitaillés par les Américains, et employés par ces derniers dans une boulangerie militaire.

66- Un soir il y a eu une alerte aérienne avec de nombreux tirs de D.C.A. Nous nous souvenons particulièrement du bruit des éclats qui retombaient sur le sol et sur les toits où des tuiles étaient cassées. À cette occasion, il y a eu quelques blessés.

67- Dans la Maison du Prévôt, il y avait un centre de secours où le pharmacien V... prodiguait des soins aux blessés. Par la suite, il est allé exercer à l'hôpital installé par les Américains dans le secteur des golfs.

68- Nous étions intégrés à deux équipes de la Croix Rouge : deux véhicules conduits par des ambulancières, et deux ou trois jeunes comme moi. Nous allions à Agay, Mandelieu, et surtout aux Issambres pour ramasser les blessés et les morts. Les blessés étaient amenés à l'hôpital rue Jean-Jaurès. Le 15, comme brancardiers de la Croix Rouge, nous sommes allés sortir les corps de la famille Bret avec l'abbé Toti. Le reste de la journée, en tant que secouristes, nous sommes allés à la maison de René D..., détruite, puis, place de la mairie, encore avec l'abbé Toti, pour ramasser avec bien du mal, deux civils français tués par des Allemands cachés dans le clocher. C'était à l'angle de la place où se trouve le magasin qui, aujourd'hui, vend des souvenirs. Guidés sans doute par des résistants les Américains sont passés par la place Calvini, ont grimpé sur le toit du cloître et les ont certainement tués.

Le 17 dans l'après-midi, nous étions avec nos ambulances stationnés devant l'ancienne gendarmerie prêts à partir secourir les blessés. Les Américains avaient installé, sur la place Paul-Vernet, des canons anti-aériens pointés vers le golfe. À un moment, une balle perdue est entrée par le pare-brise, a traversé le véhicule en longueur, et est ressortie par la porte arrière. Heureusement que l'ambulancière était à son volant et que nous étions tous assis sur des banquettes latérales. Nous avons été protégés ce jour là ... comme d 'autres jours aussi.

Pour débarquer facilement, les Américains avaient fait sauter des portions du "mur", qui faisait 2 m. de haut et 1 m. de large et qui s'étendait tout le long du rivage jusqu'à Saint-Raphaël. Ensuite, les véhicules gagnaient Fréjus par le boulevard de la Mer, la rue Aristide-Briand, qui était alors très étroite et
rendait le passage des chars difficile, certains de ceux-ci écornant les murs des propriétés. Par la rue Grisolle, ils gagnaient l'actuelle rue du général de-Gaulle avant de se diriger vers le Puget. Le débarquement du matériel a duré plus d'un mois, jusqu'en septembre.

69- Pendant la guerre, je me souciais de ma famille en Corse, qui était occupée par les Allemands et par le sort de mon mari qui, militaire, avait été muté à Brazzaville au début de la guerre. Évidemment, nous ne pouvions pas correspondre. Il m'avait consenti une délégation de solde mais le gouvernement de Vichy me l'avait supprimée, car il servait dans un territoire rallié au général de Gaulle.

Les locaux de l'école avaient été occupés en partie par les Allemands et je ne faisais classe que par demi-journée. Les Allemands occupaient quelques classes pour stocker du matériel, des armes et des munitions.

Pendant la guerre, la sincérité que nous avions entre nous avait disparue : on était prudent, on se méfiait, chacun restait sur ses gardes, on ne parlait pas, on avait peur des dénonciations. Ici, j'ai toujours fait preuve d'une extrême prudence, ne parlant à personne et ne me confiant jamais.

J'avais avec moi ma plus jeune sœur et mon plus jeune beau-frère qui faisaient leurs études. Ils avaient 17 ou 18 ans et, de ce fait, devaient être requis pour le S.T.O. mais je ne voulais pas que les miens fabriquent des bombes qui pourraient tuer mon mari s'il venait à débarquer. Ils allaient à l'école mais ensuite, je les retenais à la maison et les nourrissais au marché noir.

En Corse, mes parents avaient été dénoncés comme faisant de la propagande gaulliste contre les Allemands. Ces mêmes personnes m'ont également dénoncée. Croyant que j'étais là, les gendarmes étaient montés au village et voulaient m'incarcérer mais le village s'est fermé...

Avant le débarquement, les Allemands creusaient beaucoup d'abris, surtout vers le Théâtre romain, où il y a maintenant les H.L.M.

Le 15 août, les batteries allemandes ont répondu aux tirs de la flotte et nous avons du passer deux nuits et un jour dans les abris qui avaient été creusés à proximité de la croix de la Porte de Rome et où nous étions deux ou trois familles. Nous étions assis par terre et nous avons passé tout ce temps sans manger.

Nous avons vu les Américains arriver en voiture par la route de Cannes. Ils nous ont dit qu'ils venaient nous libérer et qu'ils en étaient bien heureux. Nous leur avons répondu que nous les recevions avec beaucoup de plaisir mais que nous ne pourrions pas les gâter car nous n'avions pas de quoi !

En revenant chez moi, j'ai trouvé les vitres cassées, les fils arrachés mais il n'y a eu aucune maison détruite dans le quartier.

Je ne suis retournée dans le village qu'une semaine après le débarquement. Ce qui m'a alors frappée, c'était la méfiance des gens qui avaient peur de parler, d'autres qui dénonçaient les collabos.

70- Avant guerre je vivais à Bône en Algérie, étudiant en pharmacie. J'ai été appelé en 1939 et nommé élève-officier, puis fait prisonnier en 1940, dans ce qui était appelé "le réduit breton". Après quatre mois, j'ai été démobilisé et, via Marseille, je suis retourné en Algérie et ai été nommé pharmacien auxiliaire. Affecté à Bizerte au 1er régiment de Zouaves, j'ai débarqué en Italie au début, le 2 janvier 1943. Le laboratoire a commencé de fonctionner en Italie avec du matériel français "ancien", puis ensuite grâce à du matériel américain "neuf". Le laboratoire traitait les analyses : sang, urine, nourriture et surtout le contrôle de l'eau afin d'éviter les épidémies.

En août 1944, embarquement du matériel sur un Liberty-Ship pour le débarquement en Provence. Je suis arrivé à terre sur la base aéronavale ou à coté, dans la nuit du 16 au 17. Les camions du labo ont été gruté sur des barges amphibies. Le Liberty sur lequel j'étais n'avait pas de ballon anti-aérien, par contre son jumeau en avait monté un.

Sitôt débarqué, le matériel a été dirigé vers Saint-Raphaël. Nous devions nous regrouper vers l'église. Quant à moi avec mon chauffeur nous sommes restés coucher à Fréjus-Plage près de l' "Hippocampe" (un pneu crevé et pas de rechange). Le matin nous avons bu un café à la gare du "Train des Pignes" de Saint-Raphaël. J'ai retrouvé mon unité près du cimetière, ce qui est maintenant la rue Jean Moulin. Nous cherchions un local non miné pour le matériel, qui est resté 3 ou 4 jours sous les tentes. J'ai envoyé une jeep sur Marseille pour rechercher d'autres matériels à l'Estaque, Saint-Marcel et Aubagne. À Fréjus ou Saint-Raphaël, je n'ai pas remarqué de destructions sur la base, peut-être quelques immeubles à Fréjus-Plage. Le Grand Hôtel n'avait que des vitres cassées. J'ai bien rigolé lorsque j'ai vu le fameux "mur"qui n'en était pas un : les chars passaient entre les blocs de béton ! Je n'ai pas fréquenté de civils, beaucoup trop de travail pour récupérer les caisses de matériels, devant être prêt pour suivre l'avance de l'Armée vers le nord.

71- Les jours suivant le débarquement, nous sommes allés décharger le matériel des bateaux. Nous partions à 14 h. de la place de la Mairie sur des camions amphibies qui, arrivant sur la plage, entraient dans l'eau et se dirigeaient vers les bateaux ancrés à proximité du Lion de mer. Nous avons transbordé beaucoup de nourrices d'essence et parfois, le travail se poursuivait jusqu'à 10 h. du soir. Le matériel était entreposé à proximité de la B.A.N. et les Américains avait même installé un "pipe-line" relié à des tankers ancrés dans le golfe.

72- Les Américains débarquaient du matériel sur la plage : des munitions des cigarettes ... et le marché noir a commencé : des Américains vendaient même les cigarettes par camions entiers Pour les aider les gens venaient de Fréjus, le Puget, Roquebrune pour débarquer les bateaux amphibies, qui étaient peut être une trentaine en même temps.

73- Comme tous les jeunes de mon âge, nous avons participé au déchargement des bateaux. La plupart étaient chargés de matériel et de munitions, d'autres, de ravitaillement, ce qui nous donnait l'occasion de "récupérer" de la nourriture. Dès qu'un bateau était déchargé, il reculait et un autre accostait, c'était un ballet incessant. Les quantités de fret étaient phénoménales et, dès les tous premiers jours, un "pipe-line" a été installé entre les tankers ancrés au large et Fréjus-Plage.

74- Dans les quelques jours qui ont suivi le débarquement, on a fait appel aux hommes et aux jeunes de Fréjus pour aider, la nuit en général, au débarquement du matériel sur la plage de la B.A.N. Il y avait une circulation continue de "DU.KW" qui partaient de l'emplacement actuel de la poste, et qui nous emmenaient soit sur la plage soit en mer où, amarrés à couple des bateaux, nous assurions la manutention des caisses de munitions ou de ravitaillement.

Une nuit il y a eu un orage. Les ballons du barrage ont été atteints par la foudre et ont brûlé, répandant une vive lueur sur les environs.

Après le débarquement, ce qui nous a impressionnés ce sont surtout les quantités extraordinaires de matériel entreposé, en particulier une énorme quantité de "jerricans" d'essence empilées dans un champ à l'endroit où se trouve maintenant l'Hôtel des impôts. Nous avons été surpris de constater que les Américains utilisaient les mêmes récipients que les Allemands et, à ce moment là, nous ignorions que c'étaient ces derniers qui les avaient inventés, d'où le nom : "Jerry"  mot d'argot signifiant allemand, et "can"   pour bidon.

Aucune autre route extérieure n'existant alors, la majorité des convois américains devaient traverser Fréjus ce qui engendrait une circulation très intense dans cette ville aux rues étroites. D'ailleurs, sur la façade de l'hôtel des Quatre saisons, on peut encore voir des rayures horizontales créées par le passage des camions américains. Au carrefour de la rue Jean-Jaurès et de la rue du général de Gaulle, la pharmacie V... a, elle aussi, été endommagée par des véhicules prenant difficilement le virage. La traversée des rues était très dangereuse et des accidents se sont produits. Ainsi, notre maître d'école, M. A... a été écrasé par un camion.

75- Un soir, nous étions chez des amis et nous étions montés au troisième étage d'où la vue permettait de voir la rade remplie de bateaux. Il y a eu un orage et les ballons qui protégeaient certains des navires se sont enflammés.

76- Le pont routier sur l'Argens a été coupé et les troupes alliées ont du emprunter le pont métallique de la voie ferrée et,très rapidement, les rails du Chemin de fer de Provence ont été enlevés et remplacés par une route, devenue par la suite l'Avenue de Provence.

Plus tard, nous sommes allés au Dramont pour visiter l'épave du L.S.T. 282. Nous plongions dans les cales pour remonter des boites de conserve. Nous y étions allés avec la remorque attelée à l'un de nos vélo et nous l'avons remplie avant de rentrer.

77- J'ai été requis deux jours pour travailler au déchargement des navires. À cette époque, les Américains avaient rasé les vignes et installé de grands dépôts de munitions entre le Reyran et la gare, avec des ballons captifs.

78- J'étais Scout, je faisais partie d'une équipe d'urgence de la Croix rouge. Ma mère était inquiète car je circulais en permanence avec mon brassard de la Croix rouge qui me permettait de me déplacer facilement. Notre équipe est surtout intervenue dans les anciens camps allemands de Valescure, où il y avait eu des combats, et nous avions pour mission de récupérer les cadavres allemands pour les ramener à la morgue de Fréjus. Au bout de quelques jours, vu leur état, leur transport était devenu impossible et nous les enterrions sur place, après avoir récupéré leurs plaques d'identité. Je me souviens particulièrement du corps d'un soldat, le bras étendu relié à un fil. Nous avons redoublé de prudence car nous avions été avertis que, peut être, des cadavres avaient pu être piégés.

Néanmoins, nous étions assez insouciants et nous pénétrions sans précautions dans les blockhaus et les retranchements allemands. En outre, nous récupérions sur place tout ce qui pouvait être utile aux gens qui avaient été sinistrés : conserves, etc. et, dans le mess des officiers, de magnifiques fauteuils en cuir.

Il y avait des ambulancières françaises dont le PC était installé dans une maison à l'angle des rues Aristide-Briand et Albert-Einaudi. Elles avaient de vieilles ambulances Renault, très hautes. Un jour, une ambulancière, s'est engagée imprudemment sous le pont de la voie ferrée rue des Moulins (il s'agit de l'ancien pont qui était très bas) et y a laissé le toit du véhicule.

79- Pendant les quelques jours du débarquement, nous avons été totalement coupés du reste du monde. Il y avait bien sûr des problèmes de ravitaillement et les Américains nous donnaient des vivres, en particulier de la farine qui avait été distribuée aux boulangers. Le 14 août, nous mangions du pain noir, puis, les jours suivants, du pain blanc ! Ma mère avait exposé dans la vitrine d'une teinturerie un morceau de pain noir et un morceau de pain blanc avec cette inscription :

" Pour ceux qui doutent encore "

80- Après la Libération il y a eu quelques règlements de comptes. Ils ont emprisonné M... courtier en vins, le colonel B... et un négociant anglais a été fusillé.

81- Quelque temps après le débarquement, j'étais à vélo et j'allais à Saint-Aygulf. Près du pont d'Argens, un char américain m'a jeté à terre au cours d'une manœuvre incontrôlée et a écrasé ma bicyclette. Ils m'ont chargé dans une ambulance et m'ont emporté. Quand j'ai demandé où ils m'emmenaient, il m'a été répondu :

" À l'hôpital à Naples ! "

J'ai évidemment refusé et ils m'ont alors amené dans la clinique Léauteau.

82- Pendant l'occupation, notre famille s'était établie à Cannes pour nous permettre de poursuivre nos études. Environ huit jours après le débarquement, notre père a décidé de revenir à Fréjus et, comme aucun moyen de transport n'était alors disponible, nous nous sommes postés au bord de la route pour faire du "stop". Heureusement, le chauffeur d'un G.M.C. s'est arrêté et nous a permis de monter. Nous avons pris la corniche de l'Estérel et, à cette date encore, de nombreux cadavres de soldats allemands jonchaient les bords de la route. Nous ne savions pas si telle était leur mission mais, plusieurs fois, les Américains se sont arrêtés pour relever les noms des morts sur leur plaque d'identité.

Nous sommes arrivés enfin à Fréjus où nous avons constaté les dégâts subis par notre entreprise de fabrication de bouchons. Dans un hangar nous avons trouvé un obus qui, curieusement, s'était vidé de sa poudre et n'avait pas explosé. Les jours suivants, la mairie nous a autorisés à récupérer à la batterie du Pauvadou des planches et des rondins pour nous permettre de réparer nos bâtiments endommagés.

83- Avant le débarquement, j'avais suivi mon entreprise à Seillans, où il n'y avait pas d'Allemands, et où une espionne autrichienne, qui se faisait passer pour une Anglaise, a été fusillée à la Libération. Le 16, voulant rentrer à Fréjus, je suis arrivé au Muy où les Américains ne m'ont pas laissé passer car les Allemands tiraient sur le village. Je suis finalement revenu à Fréjus le 18 pour trouver ma maison, rue de la Juiverie, complètement détruite ainsi que d'autres de la même rue.

84- Un jour, après la Libération, des soldats américains s'exercaient au revolver sur une porte de "La Criée" , où l'on vendait des fruits et légumes et où se trouve maintenant le Crédit municipal. À un moment, une balle a traversé la porte et a atteint M... qui est mort alors qu'il déplaçait des cageots à
l'intérieur.

85- Quelques jours après le débarquement, le mer a rejeté le corps d'un pilote américain sur la plage de Saint-Aygulf.

86- Dans la rue du général de Gaulle, il y avait un magasin qui vendait des chemises, de l'habillement etc.. et dont la vitrine avait été brisée lors des bombardements. Un jour, des noirs américains, qui avaient monté leurs baïonnettes au bout de leurs fusils, essayaient, à travers les trous de la vitre d'attrapper des cravates. Mon père, qui parlait couramment anglais, les a interpellés et ils ont déguerpi immédiatement.

87- Je me souviens des régiments français arrivés à Fréjus. Les "Tabors" campaient le long de la voie ferrée près de la Porte d'Orée. Ils arrivaient du Monte Cassino en Italie. Des légionnaires ont défilé avec leur tablier blanc, ainsi qu'un régiment, musique en tête, avec un bélier pour mascotte.

 
Pendant cette période, deux personnes ont tenu
un "journal" relatant les événements qu'elles ont vécu.
Nous avons eu la chance de pouvoir retrouver ces
témoignages que nous publions ci-après.


1)- Journal d'une Fréjusienne.


Vendredi 11 août 1944
Pierre B... et un de ses camarades sont partis pour aller pêcher à la Gaillarde. Ils entendent au loin le canon et voient des avions aller et venir dans le ciel. Profitant d'un moment de calme, ils prennent la route de Roquebrune pour revenir à Fréjus mais ils sont arrêtés par des Allemands qui leur disent que la route est coupée par des barbelés et qu'il faut passer à travers bois. Ils prennent les bois aux Grands Châteaux et arrivent enfin à rejoindre la vieille route de Fréjus.


Samedi 12 août 1944
Quelques alertes de la sirène. Bombardements sur Fréjus. Les environs sont surtout bombardés.

Dimanche 13 août 1944
Nous allons à la messe à Saint-François. Alertes à 9 h. 30, 11 h. et 13 h. 30. À 18 h. nouvelle alerte avec bombardement.

Lundi 14 août 1944
Ce matin, deux alertes avec bombardement dans les environs. Dans l'après-midi, deux alertes. Nous descendons dans la cave où les voisins commencent à venir. On a ouvert une porte de communication avec la maison voisine afin de donner plus de facilités pour évacuer en cas d'éboulement.Les bombardements s'accentuent. À 20 h. nous arrangeons la cave et descendons des provisions. Alerte qui dure une heure, nous entendons un avion qui descend très bas et mitraille la gare. À ce moment, la sirène avertit la population. Tout le monde arrive en courant à la cave avec valises et couvertures. On s'installe pour passer la nuit, l'electricité s'éteint, on allume des lampes à pétrole préparées d'avance. L'alerte finie, quelques personnes remontent de la cave mais vers 4 h. nouvelle alerte qui n'a jamais fini.

Mardi 15 août 1944
Il est maintenant 6 h. du matin, toujours les avions, et les bombes tombent sur la ville et les alentours. Le bombardement devient plus intense en direction du Paouvadou. Des pièces de marine de gros calibre répondent aux pièces de défense côtière cachées sur le Paouvadou. Les avions bombardent fortement et cela augmente d'heure en heure

Nous sommes dans la cave avec la lumière, le soleil dehors étant obstrué par la poussière des maisons qui s'écroulent. On parle peu mais on pense beaucoup. Impossible de sortir de la cave, on ne peut aller à la messe.

Certaines personnes montent au 4e et aperçoivent les bateaux de l'escadre américaine qui se mettent en ligne entre le Dramont et Saint-Tropez. Ils tirent en direction de Fréjus et la plaine avec de fortes pièces marines. Les Allemands ne répondent pas mais les avions continuent à bombarder aussi tous les points des batteries allemandes qui sont autour de Fréjus. Les maisons tremblent, on entend des bruits de vitres cassées et des tuiles qui tombent. Vers 9 h. de fortes rafales sur le Paouvadou et le Colombier. À la cave nous nous sentons à l'abri mais c'est effrayant et à un moment où les pièces d'artillerie de l'escadre tonnent fortement nous sentons sous nos pieds comme si la terre tremblait et nous avons l'impression d'aller être écrasés.

À midi nous mangeons à nouveau dans la cave. Toute l'après-midi, nous restons (une soixantaine de personnes) serrés les uns contre les autres essayant de nous remonter le moral. Le temps est obscur, le ciel couvert d'une poussière épaisse. Dans toutes les rues des maisons s'écroulent, mais on ne peut avoir aucune nouvelle. À chaque instant, les tuiles et les rideaux de fer des magasins tombent et s'ébranlent. Les rafales des canons augmentent et, toute la nuit, on tremble, on prie.

Mardi 16 août 1944
Vers le matin, silence général, aucun bombardement, mais on sent qu'au dehors il se passe quelque chose. Les Allemands vont et viennent. On pense que le débarquement commence.

On n'ose parler et on s'aperçoit que les gens regardent par les soupiraux des caves. Nous sommes dans l'angoisse et attendons avec impatience le jour. Comme le calme continue, Mamé va doucement entrouvrir la porte d'entrée. Elle est avec Mr B... Ils aperçoivent de grands soldats avec des mitrailleuses, ils se rendent compte que ce ne sont pas des Allemands, on suppose que ce sont des Américains. Quelle joie dans la cave. Monsieur l'abbé Toti arrive à s'introduire par le soupirail et nous donne une absolution générale. On croit que l'on va se battre dans les rues mais on entend à peine quelques coups de
mitrailleuses. On dit que beaucoup d'Allemands ont fuit pendant le nuit dans les bois.

Toutes les pièces placées aux alentours tirent sur la mer. Les Américains répondent par avions et pièces de marine. Malheureusement, une pièce mal renseignée tire trop court et tombe en plein sur Fréjus, particulièrement rue Grisolle, place du marché, rue Juiverie, place de l'église, fait beaucoup de dégâts mais pas de morts. Le rayon de ce bombardement s'étend au Théâtre romain, maison Dodlinger : un mort et deux blessés. Au cimetière, le tombeau Mattei est éventré, celui de Castagne est tout cassé, les arbres sont criblés de trous d'obus, plusieurs vases sont brisés. À 10 h. du matin, l'escadre bombarde le Colombier en passant par Saint-Lambert, Sainte-Croix, les Chênes, la Vernède. Chez Bret, les obus éclatent sur un abri où se trouvent les fermiers et les bonnes Borel, 7 personnes sont tuées, le fermier, sa femme et 5 enfants.

Nous couchons dans la cave où la nuit est assez calme. Aux Hoirs, dans une laiterie 4 morts, dans la cour de l'École maternelle 1 mort. Nous sommes dans la cave 60 personnes, chacun avait apporté des pliants, des matelas, des transats, ce qui nous a permis de dormir et faire dormir les enfants. Comme il fait très chaud, plusieurs personnes vont s'étendre dans le couloir. Nous n'avons ni gaz ni électricité et les bougies se font rares.

La cathédrale a reçu aussi le bombardement, l'endroit des chaises est éventré et la porte au bas de l'escalier brisée, les vitraux côté Mairie sont brisés, l'autel de Saint-François endommagé. Par le cloître, on a pu faire un abri pour les personnes qui n'ont pas de refuge, ils sont très serrés et très mal mais, comme le bombardement est très fort, les pauvres gens restent enfermés. Dans la journée la Butte Saint-Antoine est attaquée par des tanks, les Allemands se sont rendus.

Mercredi 17 août 1944
On est toujours à la cave, les pièces tirent toujours mais, vers le soir, on commence à sortir de la cave

Jeudi 18 août 1944
Ce matin, on va voir les décombres. À 14 h. obsèques des victimes : 10 personnes, à 19 h. nouvelles obsèques : 12 personnes, sur la place Vernet, au pied de l'escalier de l'hôpital. À 5 h. on a fait comparaître au balcon de la Mairie les femmes qui faisaient partie de la Gestapo et à qui on avait coupé les cheveux. Ce soir, on hésite à coucher dans les caves n'ayant pas l'electricité.


Vendredi 19 août 1944
Nuit très calme. Dès 5 h. du matin, tout le monde paraît aux fenêtres, on attend le lever du jour. 10 h. obsèques de Barral, premier maquisard de Fréjus tué en service commandé.

Le débarquement marche à vitesse accélérée, les routes sont sillonnées de camions et de péniches amphibies. Les Scouts vont chercher dans les casemates allemandes le ravitaillement laissé par eux et on constate que le départ était bien précipité. Distribution à la population de fruits et de lait pour les enfants. On trouve chez le Colonel B... des provisions : 70 litres d'huile, 1 baquet de 40 kg. de graisse de porc, des pâtes en quantité, draps de lit, biscottes...etc.

Toujours sans gaz et électricité, l'eau manque en partie dans la journée. Le Conseil municipal est dissous. Mr Fabre, ancien maire, reprend sa place provisoirement. Mr Giraud s'occupe beaucoup de la Municipalité. Pas de pain, pour demain on annonce une distribution de viande à raison de 150 gr. par personne au prix de 65 F. Les quartiers évacués par les Allemands sont remis aux propriétaires. On met les femmes rasées au Bon Pasteur, il y en a encore 3 nouvelles. À 20 h. fort bombardement de 3 avions allemands qui survolent la rade. Vite, nous redescendons dans la cave, mais cela dure peu. Nous remontons nous coucher. Nuit calme.

Samedi 20 août 1944
Vu Georges B... Il a essayé d'aller à Cannes à bicyclette, on l'a arrêté au pont Saint-Jean, on ne pouvait aller plus loin, les bois étant encore aux Allemands. La Municipalité rend aux propriétaires les rues Grisolle, Lacépède, Glacière et leurs immeubles. Distribution de viande très bonne. Pain de l'Intendance très bon.

Les avions américains survolent à jet continu. Les américains arrivent en grand nombre avec un matériel de premier ordre, surprenant comme installation. Les rues sont absolument impraticables étant donné le trafic qu'il y a. Le débarquement est formidable. On dit que l'on se bat autour de Mandelieu, Mougins et Grasse. Gros passage de bombardiers se dirigeant vers Cannes.

Dans la rade, on voit encore plusieurs bateaux de l'escadre qui déchargent à une vitesse vertigineuse, des camions amphibies qui portent des hommes dans la direction du Muy. Il y a un grand bateau blanc, c'est le navire-hôpital. Au-dessus de l'escadre, se trouvent une dizaine de ballons qui protègent les bateaux. On les appelle des "saucisses" .

Le grand pont de fer sur l'Argens a sauté, on ne sait si ce sont les Allemands ou les obus qui auraient fait sauter une mine. Ce soir, un brouillard artificiel intense s'est étendu sur la rade, la plaine et la ville. Il est 9 h. du soir.

Dimanche 21 août 1944
Des troupes ont débarqué toute la nuit et se dirigent, soit sur Le Puget, soit sur Cannes. Un groupe qui passait rue du Maréchal Pétain sifflait la Marseillaise.Une quantité formidable de camions et de voitures suivent les troupes. Les convois se succèdent sans interruption, les uns montent, les autres descendent. On dit que l'on se bat dans les bois de Saint-Maxime.

Un américain saoul a tué le fils M... hier au soir à la criée. Beaucoup de personnes passent encore les nuits dans les caves et pourtant, rien n'est effrayant, nous nous couchons dans nos chambres. Toujours pas d'électricité, par conséquent, pas de communiqués, on ne sait rien de l'intérieur. On ne peut arriver à compter les véhicules qui débarquent et partent dans toutes les directions. En l'air, les avions survolent continuellement. Nouvelle attaque d'un avion, l'escadre tire. Nous allons à la cave environ 1/2 heure.

On change le nom des rues. À 18 h. la plaque Maréchal Pétain est remplacée par Général de Gaulle, celle du Maréchal Lyautey en Jean Jaurès.

Lundi 22 août 1944
Nuit calme, sauf quelques coups de revolver, probablement des soudards. On dit que l'on se bat toujours à Fayence. Toujours pas de T.S.F. On dit que Mr V... et le colonel B... ont été fusillés au pont d'Argens. On avait perquisitionné chez eux et trouvé des preuves d'espionnage.

On reçoit l'electricité à 19 h. Nous prenons les informations fenêtres ouvertes. Les hommes de 18 à 50 ans sont requis pour aider au débarquement, 1er départ à 14 h.

Mardi 23 août 1944
Première nuit calme. La T.S.F. annonce la prise de Toulon par les Français. La Suisse annonce la prise d'Aix en Provence et de Manosque.

On arrête F. B... On trouve chez lui un ravitaillement énorme. L'electricité nous est donnée dans la journée mais pas la nuit. Cela nous permet de prendre les nouvelles qui sont très bonnes. Nous ne savons toujours rien de Digne et d'Entrevaux, ainsi que de Nice. On vient de nous annoncer la prise de Paris par les patriotes et les F.F.I. On a fusillé le fils S... et le propriétaire du restaurant "Les gourmets". On organise le Secours National pour les sinistrés. On a pris à la blanchisserie tout le matériel allemand qui se monte à des centaines de draps.

La fille de Paul V..., Hélène, a sauvé Draguignan. Lorsque les Américains arrivaient dans cette ville ils s'étaient mis en batterie ne sachant pas que les patriotes avaient fait prisonniers les Allemands. Ils commençaient à tirer sur la ville lorsque Hélène, partie seule sur la route de Trans sous les rafales prévenir les chefs américains de ne pas tirer, que la ville était libre. Quel courage admirable.

Melle L... raconte que l'arrivée des planeurs à La Motte était féerique. Ils ont atterri dans les vignes, on aurait dit des libellules. En compensation, ils ont donné à Melle L... 3000 litres d'essence pris chez les Allemands.

Jeudi 24 août 1944
À la radio de 9 h. on nous dit que Digne, Sisteron et Gap sont libérées. Quand pourrons-nous correspondre ? On ne donne l'electricité que quelques heures.

Vendredi 25 août 1944
La T.S.F. nous dit que l'on se bat encore à Paris. L'electricité ne nous a été donnée que ce matin. Nous sommes toujours sans nouvelles. On dit que Cannes est libérée mais on n'en est pas sûr. Les démolitions continuent, il y a plus de mal que ce que l'on croyait les immeubles ayant été bien secoués.

À 3 h. Julie G... arrive à la maison en courant nous annonçant l'arrivée de Jacques V... Nous partons toutes sans chapeaux en robe de maison chez André. Quelle joie d'embrasser ce petit pour lequel nous avions tant de soucis et d'angoisse. Il est superbe, il est sous-lieutenant, officier mécanicien. Il a débarqué le 17 à La Nartelle venant de Corse où il avait séjourné 6 jours. Il arrivait de Casablanca avec les troupes françaises et les accompagnait à Toulon où l'on se bat avec acharnement. Seules, les troupes coloniales reprennent pied à pied cette pauvre cité toulonnaise bien démolie et qui, malgré tout, renferme encore beaucoup d'habitants. Les noirs coloniaux sont admirables de bravoure. Malheureusement, les pertes sont grandes. Il y a eu avant-hier 3 capitaines et 22 lieutenants tués avec leurs hommes en montant à l'assaut d'un des forts de Toulon.

Ce soir à la radio de 9 h 1/4 on nous annonce enfin que Paris est complètement libéré des Allemands et que le Général de Gaulle est entré dans Paris à 7 h.

La ville de Fréjus est sens dessus dessous. Côté Esterel, à partir de la place du marché, ce ne sont que camions chargés de démolitions et l'on a de la poussière plein les yeux. Beaucoup de maisons qui paraissaient à peine atteinte ont leurs façades en bon état et leur intérieur est complètement démoli. On dit que l'on va faire un alignement de la rue Juiverie. Quant aux rues Mal Lyautey et Pétain, on ne peut plus circules, les camions, tanks, canons et tout le matériel américain qui débarque jour et nuit rendent ces rues impraticables et dangereuses. On ne peut évaluer les tonnes de matériel qui débarque. Il y a à Fréjus en ce moment une population hétéroclite, américains, anglais, arméniens (?), français etc... On distribue du cochon avec carte mais sans parcimonie à 50 F. le kilo

Dimanche 27 août 1944
Cette nuit nous avons entendu le canon, vers 1 h. du matin. On nous dit que Saint-Tropez avait été bombardé par des avions allemands. À la plage de Fréjus, la sirène a sonné sur les bateaux et on a fait un brouillard intense. Des avions français survolent la région continuellement. Nous avons eu ce matin du cochon frais, les rues embaument le cochon rôti. Le Dr Gabert est venu à Fréjus, il fait les ambulances vers Puget-Théniers avec les patriotes.

Lundi 28 août 1944
Nuit calme. Jacques est arrivé hier avec sa voiture qu'il a remisé au garage. Il nous a dit que Toulon était pris, qu'ils ont défilé ce matin dans les rues mais que, dans beaucoup de maisons, se trouvaient des Allemands cachés qui tiraient sur les Français. On se bat encore à Ollioules. Marseille est libéré.

Mardi 28 août 1944
Le débarquement américain continue toujours avec grande activité. Toute la nuit et toute la journée les rues ont été envahies et impraticables. On dit que les trains vont reprendre entre Brignoles et Fréjus, mais il faut 24 h. pour faire le trajet.

Jeudi 30 août 1944
Le quartier des Hoirs est rempli de troupes françaises, américaines et anglaises. Les Américains partent à tour de rôle mais le débarquement continue avec force et les nuits sont intenables. On nous dit que Nice était libérée, qu'il n'y avait pas eu beaucoup de bruit, sauf quelques combats de rues entre patriotes et miliciens.

Vendredi 1er septembre 1944
Le déblaiement des décombres continue. Les rues paraissent plus tristes et plus grandes et l'on s'aperçoit que beaucoup de maisons sont bien ébranlées. L'angle de la Mairie paraît plus abîmé qu'il n'en avait l'air au premier abord. Une partie des toitures de la place de la Mairie sont toutes endommagées. En somme, c'est le centre du pays qui a le plus souffert. L'hôpital est amoché, reste seul en état le local de la maternité. On fait sauter les pans de mur à la dynamite.

Samedi 2 septembre 1944
Le débarquement continue. On décharge des quantités de munitions que l'on entrepose à Vincennes et au Capou. Une école d'aviation est installée sur le nouvel aérodrome. On vole toute la journée.

Dimanche 3 septembre 1944
Hier au soir, il a fait un orage effrayant. À 9 h. nous sommes tout d'un coup, à la suite d'un éclair, entourés d'une lumière intense. On a peur, on rentre vite dans les maisons, du reste le tonnerre gronde fort. On sait ce matin que ce sont les 20 ballons protecteurs qui, atteint par la foudre, se sont enflammés et ont produit cet embrasement de toute la ville et de la plaine. Les personnes qui ont pu voir ce phénomène ont été bouleversées.

Le Préfet du Var est venu à la Mairie où il a reçu toutes les notabilités de la ville. Il a félicité le clergé du Var pour son dévouement à la République et à la Résistance. Il dit ne pouvoir nommer tous ceux qui se sont dévoués, mais qu'il ne peut passer sous silence l'abbé Deschamps, curé de La Crau qui a eu une
conduite héroïque et admirable.

Malheureusement, la suite de ce carnet de souvenirs n'a pas été retrouvée.



2)- Journal d'un Raphaëlois

Vendredi 11 août
Voici sept jours que je suis arrivé de Bourges. Le calme règne sur la côte. Ces derniers jours, les Allemands ne cessent de partir, des formations de D.C.A. décrochent. Les constructions et travaux que les troupes d'occupation avaient commencés quelques mois plus tôt sont, pour ainsi dire, arrêtés. La matinée est calme, comme d'habitude. Il fait un temps magnifique. Je suis au "Bois-Dormant" avec les B... Vers midi, la sirène de saint-Raphaël sonne l'alerte mais cela est assez fréquent et nous nous y sommes habitués, aussi, sans nous frapper, nous regardons passer de grosses formations de bombardiers, "Liberators" et "Forteresses volantes" accompagnées de chasseurs, se dirigeant vers la vallée du Rhône, ce qui nous sera confirmé plus tard par la radio.

Dans l'après-midi, je décide avec J... et Monsieur B... d'aller à "Aiguebonne" voir ce qu'il s'y passe car la villa est de nouveau occupée depuis quelques temps par l'"Organisation Todt". Nous en profiterons pour faire un peu de pêche sous-marine. En passant le portail de "Bois-Dormant", j'accroche et tord mon fusil-harpon. Voulant le redresser, je casse le tube. Inutile d'aller pêcher, je pars seul pour "Aiguebonne".

Vers 6 heures, alors que je rentrais me trouvant dans la côte de Santa-Lucia, j'entends des avions au-dessus de moi. Je pousse sur les pédales, préférant ne pas rester dans ce coin plus ou moins fortifié par les Allemands. Sur la plage, près du Prieuré, les baigneurs fixent quelque chose sur la côte de Saint-Tropez : de hautes colonnes de fumée et de poussière s'élèvent. Je m'arrête et interroge quelqu'un : ce sont des avions qui bombardent. Quelques secondes plus tard, de nouvelles colonnes montent des Issambres, où je sais qu'il existe des ouvrages fortifiés.

Instinctivement, je file sous le pont du Rébori [Petit ruisseau, maintenant en souterrain, qui passe sous la voie ferrée par un pont très étroit, en face de l'actuel rond-point de la marina de Santa-Lucia]. Plusieurs personnes y sont déjà réunies. Nouveaux grondements sourds se répercutant en direction de Saint-Tropez et beaucoup plus près en direction du Dramont.

Profitant d'une accalmie je rentre au "Bois-dormant" où l'on s'inquiétait de moi. Plusieurs vagues de bombardiers se succèdent sur les mêmes points, de lourds nuages de poussière jaunâtre continuent de s'élever.

Le calme revenu, Mr. B... se rend à Saint-Raphaël voir si l'on avait besoin des Équipes d'urgence de la Croix rouge dont il fait partie. Il me dit de me tenir prêt. Une demi-heure plus tard, ne le voyant pas revenir et n'ayant reçu aucun ordre j'enfourche un vélo et file en direction d' "Aiguebonne". Je rencontre en route l'équipe de secours qui rentre en camion. Je me rends compte que ce sont les ouvrages de la colline du Dramont qui ont été bombardés. Les bois brûlent du côté de la carrière d'Aubonne. Rien à la villa, seulement quelques carreaux cassés. Les gardiens se sont réfugiés sous le pont du chemin de fer et ont eu chaud. Il parait que le quartier du Major est rasé. Il y a un mort : le vieux C.... Rentré au "Bois-Dormant", je trouve G..., il était dans le train de Cannes, mais a été arrêté à Boulouris, la voie étant coupée.


Samedi 12 août
Je descends le matin à Saint-Raphaël, j'apprend que beaucoup d'Allemands partent, je constate en effet que de nombreux camions chargé s de matériel et traînant des canons partent en direction de Brignoles. Je me demande ce que cela peut bien signifier, mais je me doute depuis les derniers bombardements qu'il va se passer quelque chose : probablement un débarquement dans la région, si ce n'est à Saint-Raphaël même. De nouveaux bombardements ont lieu sur le Dramont et la pointe des Issambres

Dimanche 13 août
Le matin nous allons à la messe à Saint-Raphaël. Les alertes recommencent et se succèdent presque sans interruption, tandis que des vagues de bombardiers ronflent sur nous, se dirigeants vers l'ouest. Nous trouvons plus prudent de ne pas aller nous baigner. Des chasseurs piquent et mitraillent au dessus de la plaine de Fréjus. L'après midi, à 5 heures, profitant d'une accalmie, je vais avec C..., J... et M... pêcher au Pesquerou à Boulouris. Pendant que je suis dans l'eau des ronflements sourds se font entendre. Je me rapproche des rochers prêt à me mettre à l'abri.

Vers 20 heures, nous nous préparons à rentrer. Un avion de chasse "Lightning" passe assez bas, un deuxième le suit et presque au-dessus de nous ouvre le feu avec ses mitrailleuses et canons en direction du sémaphore du Dramont. De là haut, les mitrailleuses lourdes répondent. Des lueurs provoquées par l'explosion des petits obus voltigent sur l'île d'Or. Nous nous plaquons dans des bouts de tranchées et attendons que l'orage passe.

Lundi 14 août
Temps calme. Cependant, les ronflements d'avions recommencent, se rapprochent. Les pilonnages reprennent sur la colline du Dramont. L'après-midi monsieur B.... va pêcher à Santa-Lucia et assiste vers 16 heures, caché entre les rochers, à une dégelée sur le même endroit. En rentrant, il nous signale qu'il est tombé aussi quelque chose sur Vaulongue et Valescure. La nuit arrive, je me couche un peu inquiet et avec une sorte de pressentiment, aussi je prépare mon sac tyrolien et mes souliers de marche au cas d'un départ rapide.

Mardi 15 août
1 heure du matin. Je suis réveillé par la sirène de Saint-Raphaël, je sors sur la terrasse. La nuit est très claire. Des avions passent se dirigeant vers Brignoles ou Marseille ? À leur bruit j'identifie des bombardiers ou des transports de troupes. J'apprendrai plus tard qu'ils ont parachuté et lâché des planeurs dans les environs du Muy et de la Motte.

Brusquement éclate une mitraillage vers Fréjus. J'entend distinctement les chasseurs qui piquent. Quelque chose va se passer j'en suis sûr. Le calme revenu, je me recouche non sans avoir de nouveau vérifié mon barda. 4 heures, nouvelle alerte. De grosses formations de bombardiers ou porteurs passent
Est-Ouest.

5 h 30, de nouveau hurlement de sirène. Il me semble que les sons d'habitude brefs sont plus longs, ce qui serait l'indice d'une alerte maritime. Je perçois nettement des bombardements et des roulements de canons lointains. Je m'habille et me prépare.

6 h 30, coups de canons et bombardements se rapprochent et semblent venir de Saint-Tropez. Les Américains doivent débarquer quelque part, ce sont probablement les navires de guerre qui tirent. Je prends mon sac et cours au "Bois-Dormant". Déjà tout le monde est prêt dans la partie la plus basse de la maison. Les éclatements d'obus paraissent maintenant très rapprochés. L'électricité marche encore. Nous branchons la radio : un poste anglais donne des ordres un peu semblables à ceux donnés pour le débarquement de Normandie. Nous décidons d'aller nous réfugier sous un petit pont dans le lit du Rébori. Ce pont étant derrière et beaucoup plus bas que la maison on craint peut-être moins les éclats et le souffle des gros projectiles.

Dès notre installation, précaire s'il en est, les arrivées des salves tirées du large semblent claquer à droite et à gauche. Les batteries allemandes de Santa-Lucia et de Saint-Sébastien ouvrent le feu. Ça commence à chauffer ! Nous profitons d'une accalmie pour descendre quelques provisions et des fauteuils. E..., le gardien, obstrue l'entrée du ponceau avec des rondins comme pare -éclats. Puis ce sont les gardiens de la villa Jondet qui viennent se mettre momentanément à l'abri.

Tout à coup, vers 10 heures, quelqu'un sonne au portail fermé à clé. On va ouvrir, c'est Monsieur R... B... qui arrive tranquillement de Saint-Raphaël sous la mitraille. Il nous donne des nouvelles : jusqu'à présent, la ville n'a pas trop souffert. Juste comme il passait sur la promenade, les mines posées par les Allemands sur la plage ont sautées, touchées probablement par quelques projectiles.

Monsieur R... B... a faim, il déjeune de bon appétit, ce qui n'est pas le cas pour les autres. Pour ma part, je me force, me disant que ce serait peut-être difficile par la suite. Un claquement bref et puissant, c'est un 240 de marine qui arrive dans le bois côté est, puis un deuxième plus près et enfin un troisième, si rapproché que le souffle renverse J... B... et les éclats viennent ricocher à l'entrée de notre abri, déchiquetant un vêtement qui y était suspendu. Nous sommes tous abasourdis, nous demandant ce qui va nous arriver à la prochaine salve, mais le tir est brusquement relevé et les éclatements s'éloignent. De la fumée et une odeur de résine brûlée nous parvient : les obus ont mis le feu aux broussailles en bordure de la propriété. Inutile de songer à l'éteindre pour le moment ce serait trop risqué, nous nous contentons de jeter un coup d'æil sur la maison apparemment intacte.

De nouveau, ce sont des vagues de bombardiers : sifflements de bombes à droite et à gauche, on s'applatit instinctivement. Grondements sourds, ce n'est pas pour nous. Que va t-il rester de Saint-Raphaël ? Au moins, s'ils avaient pu atteindre la batterie de Santa-Lucia qui tire en flanquement sur la côte. Enfin, quelques instants de silence relatif. Un mouchard (petit avion de reconnaissance) passe au dessus de nous. Les canons de 77 allemands se sont tus. Peut-être ont ils été touchés. On respire un peu.

T..., la femme du gardien monte chez elle et nous annonce qu'une partie de la porte du garage a été enfoncée par le souffle. Au loin, vers la plage de Saint-Aygulf, des crépitements de mitrailleuses reprennent. Une fumée acre nous envahit, c'est le feu dans le bois contigu qui se rapproche et menace la maison. Monsieur R..., E... et T... sortent. Je les suis. Nous frappons avec des branches et arrosons à l'aide de seaux, de manche à eau. Des cartouches laissées par les Italiens ajoutent leurs claquements secs à ceux des petits obus qui arrivent un peu partout. Après une demi-heure d'éfforts, l'incendie est maîtrisé. Nous regagnons rapidement l'abri, les balles de mitrailleuse, de nouveau, sifflent.

Vers 16 heures, coups isolés avec quelques reprises. Monsieur R... B... malgré nos conseils, monte voir les dégâts de la maison. Un gros éclat est rentré par la fenêtre du cabinet de toilette, brisant l'armoire à pharmacie, traversant deux cloisons de la chambre adjacente. En bas, des vitres gisent un peu partout, sous la terrasse mon canoë a été touché. Somme toute, c'est peu de choses, pourvu que ça en reste là.

Cependant, les ronflements d'avions continuent. Je vois, assez bas, de gros appareils. C'est curieux, il me semble qu'ils se suivent deux par deux de très près. Je prends les jumelles et constate que chaque avion traîne un gros planeur, où vont-ils? Nous saurons le lendemain qu'ils ont atterri dans la plaine de l'Argens.

Vers 20 heures, nous essayons de dîner, ou plus exactement de "casser la croûte", puis après la prière en commun, nous nous installons tant bien que mal pour la nuit, sur des couvertures et des coussins. Cependant, des obus des batteries situées dans l'Estérel arrivent toujours et claquent à 200 m. dans le bois Est.

Mercredi 16 août
L'après-midi, en tant qu'équipe d'urgence, nous nous rendons jusqu'à Boulouris. Une partie du débarquement s'est effectué à la villa Charlier. Nous voyons le portail arraché par les chars. Je n'aurais jamais cru que ce fut possible en un tel endroit. Un combat a eu lieu au-dessus de la voie ferrée, les jardins des villas ont subi quelques dégâts. Il y a eu une jeune fille tuée à la villa "Mont-Majour", mais on l'a déjà emmenée.

Nous décidons d'aller à Fréjus où il y a, parait-il, beaucoup de dégâts. Tout le long de la route, ce sont des convois ininterrompus de chars et camions américains en direction de la vallée de l'Argens. Nous nous arrêtons à l'entrée de Fréjus, je reste près de la voiture tandis que Mr. B... et les infirmières vont s'enquérir s'il y a des blessés à secourir.

Un char américain est là, j'essaye d'entamer la conversation. Il parait qu'il y a encore des Allemands dans le clocher de Fréjus qui tirent sur quiconque s'approche et il y a eu des français tués. Puis quelqu'un vient dire qu'il y en a aussi dans le fort Saint-Antoine. Des fantassins américains partent fusils au poing.

Mr. B... réapparaît. Il y a eu 6 morts, tout une famille tuée à la ferme du domaine de Sainte-Croix, propriété de Mr. Bret.Nous chargeons en premier une blessée grave que l'on emmène immédiatement à l'hôpital de Saint-Raphaël, celui de Fréjus ayant été détruit.

Je profite d'un moment de répit pour visiter, avec des soldats américains, un poste d'observation allemand camouflé dans des ruines romaines et abandonné depuis peu. Beaucoup de matériel épars. Quelques jeunes gens viennent nous rejoindre. Les armes et les munitions sont mises de côté et chacun ramasse pour son compte quelque chose. Pour moi, je mets de côté un peu de sucre, du pain et un peu de farine trouvée dans la cambuse (ce qui nous sera très utile les boulangeries ne fonctionnant pas) et enfin une machine à écrire qui fera tout à fait mon affaire.

Mais les Allemands sont encore à 5 ou 6 km. et leurs obus sifflent encore au-dessus de nos têtes. Un paraît passer si près qu'instinctivement, je m'aplatit sur le sol. Nous découvrons le cadavre d'un soldat allemand qui est couché dans une tranchée. Nous l'emmenons dans un drap. Comme il n'y a plus de place dans la voiture pour nous ramener à Saint-Raphaël, nous partons à pieds non sans passer à la Mairie avertir qu'il y a des armes et des munitions allemandes à récupérer.

Nous croisons toujours des chars et des camions de toutes dimensions, certains allant et venant sur la route de Cannes et de l'Estérel mais, cette fois, il y a des Français, les véhicules portent les trois couleurs. Je vais serrer la main et faire un brin de causette avec les hommes arrêtés le long de la route. Ils sont contents et nous offrent des cigarettes et du chocolat !

Le soir, nous dînons dans la salle à manger du "Bois-Dormant" puis, comme il a été conseillé de coucher encore dans l'abri, les Allemands devant tenter un bombardement, nous partons pour le vallon des Louves. Tout à coup, un ronflement lointain d'avion. Tout autour de nous, des détonations éclatent, le ciel se zèbre de traînées lumineuses : c'est le déclenchement du barrage général antiaérien. Enfin tout rentre dans l'ordre, la nuit, d'ailleurs, sera calme, sans un coup de canon.



Jeudi 17 août
7 h 30, Mr. B... qui est descendu le premier nous fait appeler : un officier français et un officier américain sont arrêtés devant le portail. Il montrent une petite voiture qui nous sera nommé "Jeep" .

Mr. B... les invite à venir prendre le petit déjeuner avec nous. Nous nous trouvons donc réunis dans la salle à manger avec le capitaine Koelbert et le commandant Tom Semmes. Nous buvons le champagne et les officiers ont l'air contents. Le capitaine va au piano et joue la "Marseillaise" que nous écoutons debout. Le commandant demande qu'on lui dédicace le petit opuscule descriptif sur la nation française. Monsieur B... les invite à venir dîner et coucher, ils reviendront avec deux camarades.

Dans l'après-midi, les quatre officiers sont arrivés : le Cne Koelbert, le Cdt Semmes plus le Colonel anglais Hurst et le Cne Max Van Daum Rassum, américain d'origine hollandaise. Ils sont accompagnés de six hommes montant trois camions de la R.A.F. Les officiers montent aux chambres qui leur sont réservées, tandis que les hommes s'installent sous la terrasse pour faire leur popote. En causant, le Cne Van Daum Rassum révèle qu'il a des parents habitant Saint-Raphaël. Il se trouve que Mr. B... les connait très bien et s'offre de le conduire. Départ en jeep.

Le Cdt Semmes est monté se reposer, le Cne français et le Colonel anglais proposent à M..., J... et moi de venir prendre la baptême de la jeep. Nous demandons à aller vers le Dramont voir le débarquement. En passant à Santa-Lucia, j'aperçois une tourelle pivotante blindée allemande commandant la route traversée de part en part. Elle a eu son compte.

Je demande à m'arrêter à "Aiguebonne". La maison est intacte, les gardiens sont indemnes. Ils ont passé le coup dur sous le pont du ruisseau. Par contre, le portail est par terre. Le jardin est jonché de trous et de débris de toutes sortes. Des chars ont traversé le potager, renversé les clôturés, des canons se sont mis en batterie dans le bois mais, somme toute, cela aurait pu être beaucoup plus grave.

Sur mer, il y a quantité de bateaux de toutes sortes, des épaves, des radeaux, des caisses flottent. Nous filons vers le Dramont. Là, c'est un spectacle extraordinaire. L'horizon est obstrué d'une multitude de navires rangés en bon ordre, sous la surveillance des gros bâtiments de guerre qui patrouillent au loin, tandis que, sur la plage,de curieux cargos sont échoués, de leurs étraves ouvertes en forme de portes, s'échappent par un pont-levis tout ce que l'on peut imaginer comme matériel automobile. Ces véhicules aussitôt se groupent par formation et prennent le départ.

Le capitaine Koelbert, qui parle très bien allemand, interroge un officier prisonnier. Celui-ci lui répond avec hauteur:

"Nous ne sommes battus que provisoirement".

Après quelques explications données par le colonel, nousrentrons. À la Pointe des Blancs est échoué un gros cargo incendié, il a une grosse déchirure sur le côté. L'officier nous explique qu'il a été touché par une bombe radio-guidée allemande. Il y a eu, paraît-il, 200 morts mais c'est la seule perte qu'il y ait eu à déplorer, c'est somme toute faible pour un tel débarquement. [Ndlr : en fait, il y a eu "seulement" 40 morts surle LST 282]

Mr. B... a invité les officiers pour la soirée, ils doivent venir à 9 h. Le capitaine, Max de son prénom, n'est pas là, on l'attendra pour prendre le champagne. En attendant, le capitaine Koelbert joue du piano et s'accompagne en sifflant. Le commandant Semmes joue de la guitare et chante des airs américains ou exotiques. Il a une très belle voix.

Il n'y a pas d'électricité, les lignes ayant été toutes coupées par les bombardements, aussi nous nous éclairons avec des candélabres à bougies. Il y a des carreaux cassés, mais nous sommes en plein été et la nuit est magnifique. On ne s'en soucie pas et puis, on est tellement contents. Quelle détente après les heures dures passées. Il y a longtemps que l'on n'a eu une telle ambiance. Pendant ce temps, dans la rade de Saint-Raphaël, ce ne sont que bruits de chaînes et des lumières voilées s'apperçoivent à travers les dernières traces de brouillard artificiel étendu au coucher du soleil pour masquer la flotte aux raids possibles d'avions ennemis. Pendant plusieurs soirs, d'ailleurs, les Allemands se sont permis des incursions aériennes sur nos têtes.

Malheureusement, la suite de ce carnet de souvenirs n'a pas été retrouvée.


ICONE : photo Collection Gallart



Quelques photos de la libération de Fréjus ...
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