Fréjus et Bazeilles, lieux de mémoire
et capitales des troupes de marine.

Depuis 1986, Fréjus accueille chaque année le rassemblement de la grande famille des troupes de marine, le 31 août, jour de la fête des troupes de marine.

A Fréjus, la célébration de Bazeilles est ainsi l'occasion de renforcer l'esprit de corps de l'arme des Troupes de marine et de manifester sa cohésion. Fait exceptionnel, cette commémoration est suivie du pèlerinage sur les lieux mêmes des combats du 31 août et du septembre 1870.

A Bazeilles. la cérémonie reste le symbole de la continuité du souvenir. avec l'évocation des combats de la Division Bleue qui lutta jusqu'à la dernière cartouche.

Témoignant du lien très fort qui unit ces deux pôles de la mémoire des troupes de marine, la crypte du Musée des Troupes de marine à Fréjus garde une urne contenant des reliques de Bazeilles, en homrnage aux 400 000 soldats des troupes coloniales et des troupes de marine morts pour la France sous l'ancre d'or La fidélité à leur mémoire, le rappel de leur idéal et la célébration de leur sacrifice exemplaire renforcent aujourd huile lien armée-société civile.

Les villes de Fréjus et Bazeilles sont jumelées depuis 1990 et baptisées Capitales des Troupes de marine .

Texte de xxx dans "Fréjus, ville d'art et d'histoire" (oeuvre collective - 2004) page 47


RÉCIT OFFICIEL des COMBATS de BAZEILLES
31 août - 1er septembre 1870

Bazeilles est devenu le symbole des Troupes de Marine. L'anniversaire de Bazeilles est commémoré dans tout les Corps de Troupe de France et d'Outre-mer et sur les lieux mêmes de la bataille.

1870 : La France est en guerre. Son territoire est envahi.

Pour prendre part à la lutte, Marsouins et Bigors sont, pour la première fois de leur histoire, groupés dans une même division, la Division de Marine qui sera surnommée la Division Bleue.

Commandée par le Général de Vassoigne, elle est composée de deux brigades : la 1ère , Général Reboul, est formée du 1er Régiment d'Infanterie de Marine de Cherbourg et du 4e de Toulon ; la 2e, Général Martin des Pallières, comprend le 2e Régiment d'Infanterie de Marine de Brest et le 3e de Rochefort. Le 1er Régiment d'Artillerie de Lorient fournit trois batteries.

La Division Bleue fait partie du 12e Corps d'Armée de Mac Mahon. Rassemblée au camps de Châlons, celle-ci, dans la deuxième quinzaine d'août, va tenter la jonction avec l'Armée de Bazaine enfermée dans Metz.

Le 30 août, après six jours de marches et de contremarches harassantes, un de nos CA s'étant laissé surprendre à Beaumont, la 1ère Brigade, celle du Général Reboul, doit intervenir, d'ailleurs avec succès, pour le dégager.

Le lendemain, 31 août, vers midi, c'est l'autre brigade qui est chargée de reprendre Bazeilles que l'ennemi vient d'occuper.

Le Général Martin des Pallières enlève sa troupe. L'ennemi est refoulé, mais sa supériorité en nombre et en artillerie lui permet, en multipliant ses attaques, de reprendre pied dans la localité. La mêlée est acharnée ; les pertes sont sévères des deux côtés : le Général Martin des Pallières est blessé et le village est en feu.

Vers 4 heures de l'après-midi, les nôtres ne tiennent plus que les lisières nord du village ; c'est alors que la Brigade Reboul conservée jusque là en réserve, est engagée et avant la tombée de la nuit, Bazeilles est entièrement repris une nouvelle fois toujours au pris de combats acharnés.

On s'organise pour la nuit. Seules des grand-gardes, placées aux ordres du Commandant Lambert, sous-chef d'État-major de la division, tiendront la localité. Le Commandant Lambert, comprenant que l'ennemi puissamment renforcé pendant la nuit, va revenir en force, lui tend un piège.

Lorsque le 1er septembre au lever du jour, les Bavarois commencent à pénétrer dans le village, ils croient celui-ci abandonné. Une vigoureuse contre-attaque, menée par 150 Marsouins, les surprend et les met en fuite. Nous sommes à nouveau, et pour la troisième fois, maîtres de Bazeilles.

A ce moment, survient un coup de théâtre. Le Général Ducrot, qui vient de remplacer Mac Mahon blessé, veut regrouper l'armée et l'ordre est donné d'abandonner Bazeilles. Ce que l'ennemi n'a pas réussi, la discipline l'obtient : Bazeilles est évacué. Mais le Général de Wimpfen, porteur d'une lettre de service, prend le commandement et jugeant la situation autrement, ordonne que soient réoccupées les positions abandonnées.

Il faut reprendre Bazeilles dont les Bavarois n'ont pas manqué de s'emparer entre temps. De Vassoigne n'hésite pas, et sa Division, en une seule colonne, s'empare du village pour la quatrième fois, malgré la défense acharnée de l'adversaire.

Le 1er CA bavarois, renforcé d'une division supplémentaire et appuyé par une artillerie de plus en plus nombreuse, reprend ses attaques qu'il combine avec des manœuvres d'encerclement tandis que, dans le village, se multiplient les incendies.

Luttant à un contre dix, les Marsouins, malgré les obus qui les écrasent et les incendies qui les brûlent et les font suffoquer, défendent pied à pied chaque rue, chaque maison et chaque pan de mur. Ils ne cèdent le terrain que très lentement, infligeant à l'ennemi des pertes sévères. Hélas, celles qu'ils subissent ne le sont pas moins et, ce qui est très grave, les munitions commencent à manquer.

Le Général de Vassoigne, toujours très calme, estime que sa mission est maintenant accomplie, que l'Infanterie de Marine a atteint les extrêmes limites du devoir et qu'il ne doit pas faire massacrer une telle troupe, susceptible de rendre encore des services. Vers midi, il fait sonner la retraite.

Cependant, le Général de Wimpfen veut encore tenter une percée vers l'Est. A cet effet, aux environs de 16 heures, il fait appel au Général de Vassoigne et se met avec lui, épée en main, à la tête des débris dont il dispose. Balan est en grande partie repris lorsque sur l'ordre de l'Empereur, il faut mettre bas les armes. La Division Bleue a perdu 2.655 des siens, l'ennemi bien plus du double.

Le glorieux épisode de la défense de l'Auberge Bourgerie, qu'Alphonse de Neuville a immortalisé par son célèbre tableau Les dernières cartouches se situe le 1er septembre en fin de matinée. Le Commandant Lambert, blessé, et une poignée d'hommes et de gradés défendent la maison malgré l'entrée en action de deux pièces d'artillerie, en dépit de l'incendie et des pertes subies. Ils tiendront jusqu'à l'épuisement complet des munitions. Le Capitaine Aubert tire la dernière cartouche.

Tel est brossé à larges traits, le glorieux exploit des milliers de Soldats de Marine, de toutes armes et services, groupés sous les ordres du Général de Vassoigne. Il explique pourquoi Bazeilles est devenu le haut-lieu et le symbole des Troupes de Marine.

Chaque année, pour l'anniversaire de ce fait d'arme, un solennel hommage est rendu à ceux qui en furent les héros, hommage auquel les Troupes de Marine d'aujourd'hui, comme les Troupes coloniales d'hier, ne manquent jamais d'associer le souvenir de leurs Anciens, de leurs chefs et de leurs camarades de 1914-1918, de 1939-1945 et de toutes les campagnes au-delà des mers.

TEXTE et ICONE : : extraits du site : "Les Lieutenants du 2e de Marine" (http://leslieutenantsdu2.free.fr/)


LE COMMANDANT LAMBERT
ET LES DERNIÈRES CARTOUCHES

Le commandant Lambert, de l’état-major de la division d’infanterie de marine de Vassoigne, dirigeait le 31 août la défense de Bazeilles, dans la banlieue de Sedan. C’était le début de la lutte suprême. Pendant deux jours, on se massacra dans le village, entre Français et Bavarois, prenant, défendant, reprenant pied à pied chaque ruelle, chaque maison, chaque jardin. C’était un effroyable corps à corps dans les corridors où l’on s’entassait, où l’on s’entr’égorgeait et d’où coulaient des ruisseaux de sang. Un bon tireur du 2e d’infanterie de marine abattit, à lui seul, plus de vingt Bavarois en une demi-heure. Les officiers se visaient de leurs revolvers. Les obus crevaient les maisons.
Les Allemands enduisaient les murailles de pétrole et y mettaient le feu avec des torches, tandis que, plus loin, balayés par nos mitrailleuses, leurs cadavres s’amoncelaient sur le pont du chemin de fer ou s’écroulaient sanglants dans la Meuse, emportés par le courant.

La nuit fut épouvantable, déchirée par les cris des blessés dévorés par l’incendie grandissant, et le combat recommença dès l’aube. Les flammes gagnaient de proche en proche et quand la fumée n’était plus tenable; quand les toits et les plafonds s’écroulaient, nos fantassins et nos officiers, sortant des maisons, se jetaient sur l’ennemi à coups de crosses, à coups de baïonnettes, à coups de sabres, à coups de dents s’entre-blessant les uns les autres dans l’étroitesse de la mêlée. D’autres, lancés par les fenêtres, venaient s’écraser sur le sol.

Le général Martin des Pallières, blessé le premier jour d’une balle à la cuisse, n’en continuait pas moins le lendemain à diriger la lutte. Les balles pleuvaient autour du général Reboul, accouru du parc de Montvillers avec la 2e brigade. Le lieutenant-colonel Demange , les commandants Chassériau, Crosnier, Frémiet., Hopfer furent tues ; le colonel Brière de l’Isle fut blessé à la hanche, le lieutenant-colonel Chomet, les commandants de la Broue, Bonnet, de Stahl, Daubas, atteints également. Le commandant Lambert eut la cheville fracassée.

Cependant la matinée avançait. La division ne pouvait tenir longtemps encore contre les corps d’armée prussiens et bavarois qui l’attaquaient. A dix heures, la retraite était devenue nécessaire.

Le commandant Lambert se fit transporter dans une maison nommée la Bourgerie, sur un point culminant de la route. Une centaine de braves l’y suivirent, ne voulant ni battre en retraite, ni abandonner leur chef. Sous la direction des capitaines Aubert, Bourgey, Delaury et Picard, ils mirent le bâtiment en état de défense, crénelant les murailles, bouchant de matelas et de meubles les portes et les fenêtres; et la lutte commença.

Pendant près de deux heures, cette maison à elle seule arrêta toute l’armée bavaroise. Les tirailleurs ennemis, se glissant derrière les enclos, tombaient à tous les coups partis des fenêtres où s’embusquaient nos meilleurs tireurs. Les capitaines Aubert et Bourgey faisaient le coup de feu comme de simples soldats, et, secondé par eux, le commandant Lambert dirigeait la défense du lit où on l’avait couché dans le fond d’une chambre, et où il se dressait sur son bras, avec une farouche énergie, animant les combattants, criant ses ordres et maudissant la jambe blessée qui le tenait cloué là. Les balles ricochant sur les parois atteignaient toujours, dans le tas, quelque défenseur.

Au bout de peu de temps, les Allemands font avancer leur artillerie et crient: Rendez-vous ! On leur répond par des coups de feu leurs canonniers tombent sous les balles françaises. Aussitôt, leurs obus défoncent la façade: le capitaine Bourgey en reçoit tout un pan sur la tête; mais, après un quart d’heure d’évanouissement, il se redresse et prend sa part du combat. A ce moment, on entend un cliquetis sous la muraille: le sergent de vigie, passant hardiment la tête, au risque d’attraper un paquet de balles à la volée, reconnaît que des sapeurs allemands minent la maison; et le travail de mort se prolonge longuement, mais n’arrête pas le feu des assiégés.

Tout à coup, vers onze heures, après avoir fouillé les gibernes des morts et des blessés, on s’aperçoit qu’il ne reste plus que onze cartouches; c’est à qui les brûlera. Le commandant réclame énergiquement la sienne et se levant, se traînant sur sa jambe blessée à travers la pièce, s’appuyant à un bahut, à la muraille, au bras d’un de ses hommes, il gagne péniblement la fenêtre, saisit un chassepot, épaule, fait feu... et c’est un Allemand de moins. Les dix autres cartouches se brûlent de même,une à une, avec un calme religieux, tant ce trésor est devenu rare. Alors le capitaine Aubert tire la dernière et le silence, un silence de mort, se fait tout à coup autour de la maison crénelée.

Alors, ce fut tout à l’entour, un tourbillon de foule hurlante, affolée, se ruant sur les murs, enfonçant les portes barricadées, envahissant les salles. Ce que voyant, les officiers français, — le calme de ces hommes fut extraordinaire! — au milieu de ce déluge d’ennemis, avec des batteries braquées sur eux et la mine creusée sous leurs pieds, les officiers français se réunirent en conseil de guerre dans l’une des chambres et délibérèrent. Tandis que des remous féroces battaient les murailles, chacun parla à son tour et donna son avis. Il fut reconnu que la résistance n’était plus possible. Il restait quarante hommes debout. Alors, comme il y avait danger à se rendre au troupeau sanguinaire des assaillants, le commandant Lambert revendiqua l’honneur de sortir le premier, disant à ses braves:

Si on me tue, il n’y aura plus rien a espérer pour vous,
mais il sera encore temps de vendre chèrement votre vie.

Et il sortit en tête les bras croisés.

 

Après Bazeilles :
Lettres d'un prisonnier de guerre :
le sous-lieutenant Joseph GALLIENI

Varennes le 7 septembre 1870

Ma chère maman,

Console toi, j'ai assisté à trois combats et je suis sain et sauf, mais je suis prisonnier avec 19 de mes camarades dont un commandant ; le reste de mon régiment est tué ; nous avons tenu dans le village de Bazeilles depuis 5 h du matin jusqu'à 4 h du soir. Les officiers bavarois qui nous ont fait prisonniers ont dit que nous nous étions conduits en héros et n'ont pas voulu nous enlever nos sabres. Donc, cesse toute inquiétude ; je n'ai qu'une balle dans mon képi et ce qui est le plus important, je me suis dignement conduit, le commandant Lambert est là pour le dire et au besoin même nos ennemis ; nous ne nous sommes rendus que devant l'artillerie et l'incendie. Nous sommes dirigés sur Munich ou Ingolstadt. Je n'ai plus rien, tous les bagages ayant été pris. Adieu


Neuburg, 12 septembre 1870

Mes chers parents,

Qui l'eut jamais dit ! Me voilà prisonnier sur les bords du Danube, à Neuburg, ou en Français Nambourg. J'espère que vous avez reçu au moins une de mes lettres que j'ai essayé de vous faire parvenir afin de dissiper votre inquiétude qui devait être grande si j'en juge d'après celle où j'étais de vous laisser dans le silence... Nous sommes ici 19 officiers d'Infanterie de Marine ; faits prisonniers le 1er septembre au village de Bazeilles, poste que nous avait assigné Mac Mahon, pour protéger la retraite de l'Armée sur Sedan. Nous avons rempli notre devoir car l'Infanterie de Marine n'existe plus. Nous étions deux régiments ; j'ai été pris à midi et demi avec un capitaine. Il y avait déjà, à notre connaissance, 41 officiers tués et 62 blessés ; le reste est ici. Nous sommes trois de ma promotion de l'école ; à Ingostadt, j'en ai trouvé 4. Nous sommes sortis 280 de l'École ; il y en a déjà 97 de tués ; le reste est blessé ou prisonnier. Mes deux camarades qui étaient au 5e de ligne sont tués ; Hagron qui était dans l'Infanterie de Marine officier d'ordonnance de notre général de brigade, est mort au moment où il nous montrait le bois où étaient les Prussiens. 5 officiers sont successivement tombés au même endroit. Des 14 que nous étions de ma promotion, dans l'Infanterie de Marine, 4 sont tués, 5 blessés, 3, moi compris, prisonniers ; et encore ces 12 sont les plus heureux, les 2 autres ayant été forcés de se rendre à Sedan.

Nous nous étions battu le 29 à Mouzon, le 30 au premier combat de Bazeilles. Le 1er, dès 4 h 30 du matin, nous commencions la fusillade dans le village que mon bataillon avait occupé pendant toute la nuit ; derrière nous étaient en soutien 2 régiments d'Infanterie de Marine. Pendant ce temps l'Armée filait sur Sedan et les Prussiens, par un mouvement tournant, nous isolaient de notre ligne de retraite. Nous avons défendu le village, maison par maison, contre les Bavarois : il y a eu un carnage horrible. Tu sais, d'ailleurs, mon cher père, ce que c'est qu'un combat de rues. Rien que dans la maison où j'étais, il y avait 6 morts et 17 blessés. Nous avons tenu jusqu'à midi, heure à laquelle l'ennemi a amené deux pièces d'artillerie et mis le feu à une grange ouverte qui se trouvait près de la maison. Ils étaient tellement exaspérés du nombre de morts qu'on leur avait faits, qu'ils voulaient nous tuer lorsque le capitaine s'est présenté pour se rendre et il a fallu la présence d'un officier bavarois pour nous protéger. Ce monsieur, d'une exquise politesse, nous a dit que nous étions des héros et n'a pas voulu nous enlever nos sabres dont, a-t-il dit, nous faisions un si bon usage.
Et voilà comment s'est terminé mon rôle actif dans cette guerre ; mais tous nous marchons le front haut et nous disons : nous ne sommes pas de la capitulation de Sedan...


Texte extrait de "Mémoires varoises : 1870 dans le Var" (ONAC)