Le Débarquement et la Libération

<< Le 6 juin 1944 à l'aube, les Alliés débarquaient en Normandie.

Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 14 au 15 août, une armada de 2.260 navires s'approchait des côtes de Provence. Partis depuis plusieurs jours d'Italie, de Sardaigne, de Corse et même d'Afrique du nord, 450 cuirassés, croiseurs, destroyers, escortaient 560 bateaux de débarquement transportant 21.400 véhicules et 151.000 hommes. Ils étaient protégés des attaques aériennes par 216 chasseurs embarqués sur 9 porte-avions ainsi que par 2.000 appareils basés en Italie et en Corse. Au même moment, sur des bases d'Italie 9.730 paras américains et anglais embarquaient dans 535 avions de transport et 465 planeurs.

Dans la zone d'assaut proprement dite, les Allemands avaient aménagé 61 blockhaus et 29 positions de batterie, certaines étant factices. Six bataillons d'infanterie étaient déployés le long de la côte varoise, dont la moitié appartenant aux troupes de l'Est (polonais, russes, azerbaïdjanais, arméniens). Le secteur Fréjus - Saint Raphaël était particulièrement protégé par la batterie de 88 de Saint-Aygulf et par un champ de 90 mines marines dans le golfe. Mais le dispositif en profondeur était affaibli par le manque de moyens antichars, retirés au profit du front de Normandie.

Le Commandant allié avait prévu de débarquer en plusieurs endroits : Cavalaire, Pampelonne, La Nartelle, Fréjus, le Dramont, Anthéor et de faire intervenir des commandos au Cap Nègre, à Port-Cros, au Levant et au Trayas. Enfin, des paras devaient être largués au lever du jour dans les environs du Muy où devaient également se poser des planeurs.

Depuis plusieurs mois, les Fréjusiens s'attendaient au débarquement. Dans les semaines qui l'ont précédé, les attaques aériennes contre les positions allemandes étaient pratiquement constantes et les alertes aériennes se succédaient ; la dernière n'a d'ailleurs jamais pris fin. Nombreux étaient ceux qui se réfugiaient tous les soirs dans les caves, dont certaines communiquaient : par mesure de sécurité, on avait aménagé des passages et l'on circulait sans difficulté d'une cave à l'autre. Certains avaient creusé dans leurs jardins des tranchées ou des abris qu'ils rejoignaient à la moindre alerte.

La Municipalité avait organisé un plan de dispersion en cas d'alerte "maritime". La population devait se replier vers les zones du Pin de la Lègue ou de Boson. Le moment venu, beaucoup rejoignirent ces zones ou gagnèrent l'arrière-pays.

Les premiers débarquements dans la zone "Camel", qui s'étendait des abords de Saint-Aygulf au Trayas, se déroulent au début normalement. Bien que le bombardement aérien préliminaire ait du être annulé partiellement en raison du temps couvert sur la côte, les vagues d'assaut de deux bataillons d'infanterie US abordent sans difficulté sur "Camel green", la plage du Dramont.

Mais lorsque les tanks amphibies sont mis à l'eau à 3.500 m environ du rivage, un canon allemand ouvre le feu sur l'un d'eux et perce sa jupe de flottaison.
Il coule immédiatement. Arrivés sur la grève, les "Sherman" grimpent le remblai et se mettent en position d'attente à 500 m de la route.

En revanche, un élément d'infanterie, est accueilli par un feu nourri sur "Camel blue", la calanque d'Anthéor. Deux canons allemands se dévoilent sur la pointe est et coulent trois "landing craft". Néanmoins, des fantassins parviennent à grimper sur le mouvement de terrain dominant la calanque au sud et capturent une soixantaine de soldats, pour la plupart Polonais. À midi, le bataillon est solidement installé sur les crêtes ainsi que sur la route du bord de mer et le contact a été établi avec le reste du régiment à Agay. Ce dernier, après avoir nettoyé la plage du Dramont et les alentours du sémaphore, a poussé vers les Roches Rouges puis sur la piste conduisant à l'intérieur du massif de l'Estérel.

Sur la gauche, en direction de Saint-Raphaël, une autre unité bloque la route du bord de mer puis fait mouvement sur les lisières est de cette ville et entreprend la réduction des ouvrages défensifs installés sur le rivage.
Vers 16 h, en dépit de l'appui des chars et de l'artillerie navale, le bataillon est stoppé par une forte résistance à l'entrée de Boulouris.

À 15 h 30, dès son arrivée à "Camel green", un régiment d'infanterie US emprunte la petite route menant à Valescure, par le Désert au nord du Petit Défend et par les pinèdes du golf. Précédés de quatre chars, et couverts sur chaque flanc par une compagnie qui ratisse les collines boisées, les trois bataillons atteignent le carrefour de l'Hôtel des Anglais et bousculent deux groupes ennemis. À la tombée de la nuit, un élément de ce bataillon coiffe un mamelon au nord-est de Fréjus. Profitant de l'obscurité, un autre se porte sur la N.97 à hauteur du camp Gallieni et pousse quelques patrouilles dans Fréjus même.

Mais revenons en début de matinée. La mise à terre d'un important groupement tactique était en principe prévue à 14h sur "Camel red", c'est-à-dire la zone allant de la Base aéronavale à Fréjus-Plage. Mais à 11 h, lorsque les premiers dragueurs de mines se présentent, le tir ennemi est si intense qu'ils sont obligés de faire demi-tour

L'Air Force, appelée à la rescousse, expédie 93 quadrimoteurs "Liberators", partis de Foggia, qui larguent sur les défenses de la plage près de 200 tonnes de bombes.

Un quart d'heure plus tard, les dragueurs se présentent à nouveau, et en dépit du violent barrage ennemi, parviennent à dégager les mines jusqu'à une distance de 450 m de la côte. Couvertes par le tir de la flotte, deux équipes de démolition s'approchent du rivage. Pendant ce temps, les troupes entassées sur une centaine de chalands, attendent le signal pour débarquer. Deux minutes avant 14 heures, la dernière salve de roquettes éclate sur la plage. Mais les équipes de démolition n'ont pu supprimer tous les obstacles sous-marins.
À 14 h 05, le commandant du groupe d'assaut rend compte que tout mouvement est suspendu et demande des instructions. La décision est prise de renoncer à la mise à terre sur "Camel red" et de diriger les embarcations vers "Camel green", la plage du Dramont.

À 16 h, la totalité des troupes déroutées de Fréjus-Plage ont débarqué dans le plus grand ordre et sans aucune perte, mais il n'est plus question pour ces éléments de s'emparer de Saint-Raphaël avant la nuit. Vers 19 h, une compagnie engagée dans cette ville, accroche violemment vers le boulevard des Plaines. Un chasseur de chars est détruit au bazooka.


Au matin du 16, tandis qu'une compagnie nettoie un point de résistance à l'est de Saint-Raphaël et capture 260 Allemands, quatre autres compagnies pénètrent dans cette ville et réduisent toutes les résistances. Deux unités se portent alors sur la Base aéronavale et la plage qui sont rapidement nettoyées.

Mais pendant ce temps, que se passait-il à Fréjus ? En ville, toute la journée du 15, on a entendu le bruit des tirs de la flotte, des attaques aériennes et des ripostes des canons allemands. À un moment des projectiles tombent sur le centre ville, faisant de nombreux dégâts et quelques victimes.

Dans la matinée du 16, franchissant avec leurs jeeps les gravats des maisons effondrées, les premiers combattants US, le drapeau américain sur leurs manches, atteignent le centre de Fréjus.

Vers 14 h, les combats cessent. Les habitants sortent des caves. On crie, on rit, on fraternise ... c'est la liesse. Les soldats distribuent des rations, du chocolat, du chewing-gum ...

Pendant ce temps-là, des accrochages violents se succèdent au nord de la ville, à hauteur du Château Aurélien, puis autour des camps de Caïs et sur la route des Adrets. L'artillerie doit intervenir à plusieurs reprises jusqu'en fin d'après-midi pour que les divers points d'appui soient neutralisés.

À l'ouest, le contact est établi avec des éléments US sur les rives de l'Argens, à hauteur de Villepey. À l'est, une unité s'est avancée à travers l'Estérel en direction de la vallée de la Siagne. L'un de ses bataillons, remontant l'Infernet, atteint le col des Trois Termes peu après 21 h. Poussant par la route jusqu'au carrefour de la N7, il établit le 16 août à 6 h un barrage sur lequel vient se heurter une colonne de véhicules allemands tentant de rejoindre Fréjus. Sur sa droite, une autre unité, rassemblée sur la piste au pied de la Grande Grue, réduit une résistance isolée en avant du col Notre-Dame, avant de coiffer les crêtes dominant Théoule au sud-ouest.

Pendant les quelques jours du débarquement, la population a été totalement coupée du reste du monde. Il y avait bien sûr des problèmes de ravitaillement, mais les Américains donnaient des vivres, en particulier de la farine. Le 14 août, on mangeait du pain noir, puis, les jours suivants, du pain blanc. Beaucoup de carreaux étaient cassés, il n'y avait pas d'électricité, les lignes ayant été coupées, aussi s'éclairait-on aux bougies.

Il y avait une circulation continue de camions amphibies entre les bateaux et les champs où étaient entassées des quantités énormes de véhicules, d'essence, de munitions, de ravitaillement, de matériels divers. Un "pipe-line" avait été installé pour amener l'essence pompée à partir des tankers ancrés au large. Ce trafic a duré jusqu'à la fin du mois de septembre et, pour aider au déchargement des transports ancrés dans la baie, on a fait appel aux hommes et aux jeunes.

Aucune autre route extérieure n'existant alors, la majorité des convois devaient traverser Fréjus, ce qui engendrait un trafic intense dans cette ville aux rues étroites. Pour améliorer la circulation, les Américains n'ont pas hésité à pousser sur le côté les rails du Chemin de fer de Provence pour en faire une voie rapide. De nos jours, on l'appelle l'Avenue de Provence.


Durant les premières heures du débarquement, la durée des interventions de l'aviation alliée avait été limitée du fait de l'éloignement des bases de départ : Corse, Italie ou porte-avions. Dès le 16, et en attendant que le terrain de la Base aéronavale puisse être remis en état, Américains et Britanniques s'employèrent à construire des pistes dans la zone conquise. Dans le secteur Fréjus, Le Puget, Roquebrune, il avait été prévu cinq pistes, mais trois seulement furent réalisées : la plus importante, entre la butte des Escaravatiers et l'Argens, une autre, au sud de cette rivière à 2 km. de Roquebrune, une troisième, plus courte et finalement peu utilisée, à l'Homède.


Avec la prise de Toulon et de Marseille, les Alliés disposèrent de capacités portuaires très supérieures à celles offertes par les plages de la zone "Camel", qui ne furent plus utilisées après le 28 septembre. Les combats se déroulant maintenant plus au nord dans la vallée du Rhône, le calme revint dans la région. Il ne restait plus aux Fréjusiens qu'à relever les ruines de leur cité.

Texte de Jean HOUBEN dans "Fréjus, ville d'art et d'histoire" (oeuvre collective - 2004) pages 61 à 66

 



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