Les Forces d'assaut,
l'Opération "DRAGOON"


<< Elles sont essentiellement composées de 3 divisions d'infanterie américaine avec de nombreux vétérans des campagnes de Tunisie, de Sicile et d'Italie.

Dès leur débarquement sur les plages provençales, elles neutralisent les défenses allemandes et par les collines ou le long d'axes routiers, pénètrent à l'intérieur des terres. Elles ont, au jour J+1, assuré la tête de pont prévue par le plan d'opération.


TASK FORCE 87 "CAMEL FORCE" (36e DI.US)


La "Camel Force" comprend :

- 29 820 hommes
- 3 597 véhicules
- 94 navires de transport (23 LST, 22 LCT, 30 LCI, 7 transports d'assaut et 12 bâtiments d'approvisionnement)
- Appui-feu rapproché :14 LCT lanceurs de roquettes 2 LCG et 2 LCF
 antiaériens
- Appui-feu naval (1 cuirassé, 6 croiseurs, 11 destroyers US et 2 bâtiments français appartenant à la division du contre-amiral Auboyneau l "Émile Bertin" du capitaine de vaisseau Ortoli et le "Dugay-Trouin" du capitaine de vaisseau
de Quiévrecourt)

Forces françaises rattachées à "Camel Force"

Le "Combat Command" de la 1ère Division Blindée française du général Sudre comprend 4 600 hommes et 960 véhicules sur 6 LST et 6 transports de troupes. Il est formé par :

- le 2e Régiment de Cuirassiers sur chars moyens
- le 3e Bataillon de Zouaves en infanterie portée
- le 1er groupe du 68e Régiment d'Artillerie d'Afrique avec canons de 105 automoteurs
- le 1er escadron du 9e Régiment de Chasseurs d'Afrique.

La 36ème D.I. US se lance à l'assaut des plages de :

- "Red Beach" (Saint-Raphaël-Fréjus)
- "Green Beach" (Cap Dramont)
- "Yellow Beach" (Agay)
- "Blue Beach" (Anthéor)

-> C'est donc celle dont les actions seront particulièrement suivie
dans cette présentation

TASK FORCE 85 "DELTA FORCE" (45e DI.US)

La "Delta Force" comprend :

- 30 900 hommes
- 3 477 véhicules
- 135 navires de transports (22 LST, 50 LCT,38 LCI, 6 transports d'assaut et 19 bâtiments d'approvisionnement)
- Appui-feu rapproché (6 LCT lanceurs de roquettes, 2 LCG, et 2 LCF antiaériens)
- Appui-feu naval (2 cuirassés, 3 croiseurs et 11 destroyers)
- 8 dragueurs de mines
- 8 navires auxiliaires.

La 45ème DI.US attaque les plages de :

- "Red Beach" et "Green Beach" (La Nartelle)
- "Yellow Beach" (La Nartelle nord)
- "Blue Beach" (La Garonnette)
- "Red Beach n°2" (Plage de Grimaud)
- Plage de Sainte-Maxime


TASK FORCE 84 "ALPHA FORCE" (3e DI.US)

La "Force Alpha" comprend :

- 29 432 hommes
- 3 337 véhicules
- 124 navires de transport (22 LST, 38 LCT, 47 LCI, 6 transports d'assaut, 11 bâtiments d'approvisionnement)
- Appui-feu rapproché (10 LCT avec chacun 1000 roquettes, 2 LCG et 2 LCF antiaériens)
- Appui-feu naval (1 cuirassé, le "Ramilies" britannique), 6 croiseurs
(5 britanniques et le croiseur français "Gloire"), 7 destroyers (américains)
- Dragueurs de mines : 37 (dont 6 français)
- Bâtiments de sauvetage (10 navires auxiliaires)

La 3e DI.US s'est illustrée en Sicile et en Italie.

Elle attaque les plages de :

- "Red Beach" (Cavalaire ouest)
- "Green Beach" (Cavalaire est)
- "Yellow Beach" (Pampelonne)

Dotée de moyens de transports de troupes, d'unités blindées, d'artillerie, de maintenance et de ravitaillement, cette "marée humaine" de 100 000 hommes est mise à terre par une armada de navires de transports et de péniches de
débarquement. Une flotte impressionnante de navires de guerre lui apporte un appui de feu extrêmement efficace.


Les Forces navales alliées

"Task Force 80"

Amiral VA. Hewitt sur "Le Catoctin"

Elle est répartie en 9 divisions comprenant :

- 6 destroyers
- S torpilleurs
- 2 chasseurs de sous-marins
- 22 dragueurs
- 59 escorteurs
- 6 avisos
- 18 bateaux PT d'attaque des plages
- 36 navires auxiliaires dont 2 pétroliers


"Task Force 88"

Amiral Troubridge

- 9 porte-avions avec 216 avions
- 4 croiseurs
- 12 destroyers
- 6 poseurs de mines


Les Forces aériennes alliées


Pour assurer le soutien des unités de débarquement la flotte aérienne comprend 2 000 avions :

- 18 escadrons de "Thunderbolt" (15 américains et 3 français)
- 11 escadrons de "Spitfire" britanniques
- 6 escadrons de "Lightning"
- 1 escadron de chasseurs de nuit "Beaufighter"
- 4 escadrons de bombardiers A.20 "Havoc"
- 5 escadrons de reconnaissance photographique et d'appui tactique.

Le général américain qui dirige cette armada volante s'appelle Cannon. Nom prédestiné...


Chronologie des bombardements aériens en Provence

Phase 1 : de J-11O (28 avril 44) à J-10.
Elle débute avec le bombardement de Toulon et vise la destruction des gares, terrains d'aviation et ouvrages d'art.
= 6 000 sorties avec 12 500 tonnes de bombes larguées.

Phase 2 : de J-10 (5 août) à J.
Elle comprend des bombardements de batteries côtières, de stations radar et des ponts sur le Rhône.
= 5 400 sorties avec 6 750 tonnes de bombes larguées.

Phase 3 : Jour J, de H-4 (3 h 50) à H.
C'est le bombardement des plages de débarquement et des batteries côtières
= 160 bombardiers par Km de plage,
1 tonne de bombes tous les 20 m.

Phase 4 : de J à J+1.
Elle réalise l'appui direct des troupes débarquées, en particulier dans la zone de Fréjus.

Les forces aériennes alliées ont la maîtrise absolue du ciel au-dessus des zones de débarquement et à l'intérieur des terres. Elles infligent aux infrastructures routières, aux ouvrages d'art, aux défenses ennemies des dégâts irréparables.

Pour la journée du 15 août 1944, elles effectuent 4200 missions sur les seules côtes de la Provence, soit à partir de bases terrestres en Corse, soit à partir des porte-avions anglais et américains croisant au large et permettant des interventions au sol immédiates tous azimuts.

Ainsi, au jour J du débarquement, les Alliés ont une telle masse d'armements maritimes, aériens et terrestres, que leur supériorité est immédiate et incontestable. En quelques heures, les défenses ennemies les plus solides sont écrasées. Un effet psychologique de choc brise les combattants allemands, fussent-ils bien entraînés et fanatiques.>> (1)

 

LES CHEFS MILITAIRES ALLIÉS


<< L'opération "Anvil " - devenue opération ""Dragoon" le 1er août 1944 - fut conçue et conduite par différents chefs militaires dont les rôles avaient été bien définis.

Les opérations dépendent du commandant suprême en Méditerranée, Sir Herwy Maitland Wilson, général britannique, qui occupe ce poste depuis le moment où le général Eisenhower a lui-même été désigné pour assurer la direction de l'opération "Overlord", à la fin de 1943. Wilson a pour adjoint le général Jacob L. Devers, qui assure également le commandement américain du théâtre d'opérations de l'Afrique du Nord.

Le commandant en chef des forces navales alliées en Méditerranée est l'amiral Sir John H.D. Cunningham. Pour mener à bien les phases navales et amphibies d'"Anvil", Cunningham avait créé la "Western Naval Task Force" placée sous le commandement du vice-amiral Henry K. Hewitt qui était en même temps commandant de la 8e Flotte.

Quant aux forces aériennes alliées, elles sont sous les ordres du général américain Ira C. Eaker qui a pour adjoint le maréchal de l'air britannique Sir John C. Slessor.

Dans les premiers mois de 1944, le commandement de l'opération "Anvil" se précise. Le général américain Alexander M. Patch est nommé le 2 mars 1944 à la tête de la 7e Armée. Par ailleurs, le général de Gaulle, président du Comité de libération nationale, et commandant en chef des forces armées françaises,désigne le 20 avril le général Jean de Lattre de Tassigny comme commandant de l'Armée B - future 1re Armée française - c'est-à-dire de l'ensemble des forces terrestres françaises appelées à prendre part au débarquement. Mais il restera placé sous l'autorité du commandant de la VIIe Armée.


Les chefs américains

Le général Alexander Mac Carrell Patch est donc responsable de l'opération "Anvil-Dragoon" dans la phase de préparation puis dans la phase d'exécution à partir du moment où les troupes ont débarqué. Il avait en effet été chargé de prendre la direction de la "Force 163", nom de guerre du groupe de planification de l'opération "Anvil" jusqu'en juillet 1944, date à laquelle les planificateurs de la VITe Armée quittèrent Alger et Oran pour Naples.

Fn août 1944, Patch a 54 ans. Il est né le 23 novembre 1889 à Fort Huachura (Arizona). Sorti de West Point en 1913, comme George Patton, il participe à la Première Guerre mondiale à partir de juin 1917 comme capitaine. Il commande
un bataillon de mitrailleurs de la Première division et combat notamment à Saint-Mihiel et en Argonne.

Après une période où il occupe notamment différents postes d'enseignement dans des écoles et des académies militaires, Patch est choisi par le général Marshall pour diriger une Task Force dans le Pacifique Sud. Il prend le commandement des forces américaines à Guadaleanal en décembre 1942, succédant au général de Marines Vandergrift. Avec le XVIe Corps, composé d'une division de Marines et de deux divisions de l'armée de terre, il réussit à chasser les derniers défenseurs japonais en février 1943. Ses succès lui valent les Distinguished Service Medal de l'armée et de la Marine pour "services méritoires exceptionnels".

Il revient aux Etats-Unis entraîner des troupes pour la lutte dans le désert puis est nommé par Marshall avec l'accord de Devers à la tête de la VIIe Armée. Dans ses Mémoires, son subordonné, le général Truscott, nous le décrit ainsi lorsqu'il le rencontre pour la première fois en juin 1944 :

"Il était mince et sec, habillé sobrement et aux manières directes, incontestablement très intelligent et avec une pointe d`humour écossais. Son élocution rapide et presque saccadée me donna l'impression qu'il était nerveux ci qu'il avait quelque difticulté à s'exprimer (...) Je n`ai jamais changé d'avis à l'égard du général Patch. Je l'ai toujours considéré avec respect comme un homme d'une intégrité exemplaire, un chef courageux et compétent et un camarade d'armes généreux"

Le général de Lattre de Tassigny fait également un portrait très positif de Patch. Evoquant leurs réunions de travail communes à Naples, de Lattre écrit qu' " il avait noué d'emblée (avec lui) des rapports d'amitié et de grande confiance. Calme, un peu taciturne, le visage aux traits émaciés surgissant d'un foulard violet, le général Patch impressionnait par la pureté de ses yeux où vivait un éclat bleu émouvant. Profondément religieux, d'une foi mystique, il avait des délicatesses charmantes ". De Lattre rappelle le jour où, à Alger, Patch avait cru le plan "Anvil" annulé au profit de la "variante" de l'Adriatique. Le général américain lui avait dit" Ah ! Général, nous n'avons plus grand-chose à faire ". Puis, après un silence, "We must pray " (nous devons prier).

Le général de Lattre ajoute

"Cet homme sensible qui parlait de sa femme avec tendresse et chérissait son fils, destiné à tomber glorieusement dans les Vosges en novembre 1944, était aussi un chef solide, d'une haute et claire intelligence, d'une exceptionnelle fermeté d'âme. Les plans qu'il arrêta étaient conçus avec une parfaite sagesse

Le général Patch, homme modeste, de relations directes, s'est attiré le respect de ses collègues au cours de la préparation de l'opération Anvil par son leadership calme et ferme à la fois. Ce soldat était plus à l'aise avec son propre état-major et ses troupes qu'avec les personnes de l'extérieur et moins concerne par les prérogatives de commandement que par le souci de voir le travail bien réalisé.

Le général Patch avait confié au VIe Corps américain, constitué de trois divisions, la tâche de débarquer en premier et d'établir une tête de pont avant le débarquement des divisions françaises de l'Armée B de de Lattre.

A la tête de ce VIe Corps, se trouvait le général Lucian Truscott, nommé à ce poste en remplacement du général Lucas en pleine bataille d'Anzio en février 1944. Son rôle à Anzio lui avait valu d'être remarqué par Eisenhower qui aurait souhaité lui confier le commandement d'une armée. Mais Clark, commandant la Ve Armée, puis Patch et Marshall préfèrent le laisser à la tête du VIe Corps, affecté à la VIle Armée, pour le débarquement de Provence.

Nommé en avril 1942 à l'état-major de lord Mounbatten, Truscott avait participé à la prise de Casablanca avant de coordonner les efforts des Anglais, des Américains et des Français pour couper les lignes de communication de Rommel avec Tunis.

Officier brillant et efficace, Truscott joue un rôle capital dans la préparation de l'opération "Anvil". Il avait insisté auprès du général Patch pour faire travailler ensemble les planificateurs de l'Armée, de la Marine et de l'Air le plus rapidement possible afin qu'ils puissent régler tous les détails de l'opération. C'est effectivement ce qui se produit à partir de l'installation du Q.G. de la VIIe Armée à Naples.

Truscott réclame et obtient l'unité de commandement pendant le débarquement. Le vice-amiral Hewitt, placé à la tête de la "Western Naval Task Force", l'un des meilleurs spécialistes des questions amphibies, qui a déjà fait ses preuves lors du débarquement au Maroc, puis en Sicile et en Italie continentale, se voit donc confier la responsabilité de la phase navale du débarquement. Sous ses ordres, l'amiral Lemonnier commande la flotte française participant à l'opération. En ce qui concerne l'établissement de la tête de pont, c'est Truscott qui en est chargé. Le 12 août 1944, sur le navire qui les transporte vers la côte, Patch dit à son subordonné

"Truscott, je veux que vous sachiez que je ne veux vous gêner en aucune façon. Je ne vais pas interférer avec la fa çon dont vous allez mener votre bataille. Je veux que vous le sachiez ".

Le VIe Corps est composé de trois divisions, toutes trois placées sous les ordres d'officiers expérimentés et appréciés de Truscott
- la 3e Division commandée par John E. "fron Mike" O'Daniel
- la 36e Division sous les ordres du général John E. Dahlquist et
- la 45e avec à sa tête le général William W. Eagles.
Truscott et ses trois commandants de division avaient à peu près le même âge - 48 à 50 ans - et étaient d'anciens officiers de carrière qui avaient travaillé étroitement ensemble depuis un an et demi, sauf Dahlquist seul à ne pas faire partie de l'équipe de Truscott.

Truscott avait commandé la 3e Division de mars 1943 à janvier 1944, date à laquelle il était devenu commandant adjoint du IVe Corps avant d'en devenir le chef un mois plus tard. O'Daniel avait été l'adjoint de Truscott à la 3e Division avant de lui succéder et Eagles avait été un subordonné de Truscott avant de prendre la tête de la 45e Division en novembre 1943. Dahlquist, de son côté, avait pris le commandement de la 36e Division après le retrait d'Italie de celle-ci. Par ailleurs, le général Frederic B. Butier, adjoint de Truscott, était placé à la tête d'une "Task Force" blindée constituée spécialement pour mener certaines opérations après le débarquement. Enfin, les unités parachutistes américaines étaient commandées par le jeune et brillant général Robert T. Frederick.


Les chefs français

Du côté français, l'ensemble des forces françaises terrestres au moment du débarquement en Provence - à l'exception de la 2e D.B. du général Leclerc - est placé sous les ordres du général de Lattre de Tassigny. C'est l'Armée B, forte d'environ 300.000 hommes.

Né le 3 février 1889 à Mouilleron en Pareds, de Lattre a donc le même âge que Patch, à quelques mois près. Saint-Cynen, de Lattre est capitaine a la fin de la Première Guerre mondiale, comme Patch encore. Remarqué pour sa bravoure, il termine la guerre avec cinq blessures et huit citations. Après avoir servi au Maroc et avoir commandé le 151e Régiment de ligne à Metz, il est nommé général de brigade en 1939. Nommé par le gouvernement de Vichy commandant supérieur des troupes de Tunisie en 1941 puis à la tête de la 16e Division militaire à Montpellier en 1942, il est arrêté en novembre 1942 pour avoir essayé de passer à la clandestinité. il s'évade en septembre 1943, gagne l'Angleterre puis Alger. De Lattre est nommé à la tête de l'Armée B en janvier 1944 et le général de Gaulle l'élève au grade de général d'armée.

De taille moyenne, toujours tiré à quatre épingles, à l'allure sévère, de Lattre est d'un abord plutôt froid et réservé. Truscott le décrit ainsi : "C'était un homme à peu près de mon âge, avec des tempes grisonnantes, un visage carré avec des yeux froids, de taille moyenne... C'est un chef exigeant pour ses subordonnés. Les membres de son état-major en particulier doivent s'habituer à peu dormir. Lors de ses inspections avant le débarquement, de Lattre attache beaucoup d'importance à la tenue vestimentaire de ses soldats qui doit être impeccable. Il veut en effet que les troupes françaises produisent une bonne impression lors de leur arrivée en France. Ce chef énergique et
déterminé est respecté. On le surnomme "le cyclone " ou "le roi Jean". Dans ses Mémoires, le général de Gaulle brosse ce beau portrait de celui-ci

"De Latire, passionné, mobile, portant ses vues au loin de toutes parts, s'imposant aux intelligences par la fougue de son esprit et s'attachant les sentiments à force de prodiguer son âme , marchant vers le but par des bonds soudains et inattendus, quoique souvent bien calculés (..) De Lattre, en chaque conjoncture, recherchait avant tout l'occasion. En attendant de la trouver, il subissait l'épreuve des tâtonnements, dévoré d'une impatience, qui, au dehors, provoquait maintes secousses. Ayant discerné tout à coup où, quand, de quelle façon l'évènement pouvait surgir, il déployait alors, pour le créer et l'exploiter, toutes les ressources d'un riche talent et d'une énergie extrême, exigeant l'effort sans limite de ceux qu'il y engageait, mais sachant faire sonner pour eux les fanfares de la réussite "

Dans la planification générale de l'opération à laquelle il a participé avec son état-major, la mission de de Lattre est de prendre les ports de Toulon et de Marseille après le débarquement de ses troupes, suivant celles du VIe Corps américain. Ces opérations sont menées rapidement avec de l'avance sur le calendrier fixé et presque simultanément : Toulon est libéré le 27 août et Marseille le 28. Dès le 6 août, dans une instruction personnelle et secrète, de Lattre avait donné deux consignes fondamentales à ses subordonnés : vitesse et hardiesse. Sa conclusion était claire : il faut faire preuve de "vitesse dans l'exploitation hardie de toute occasion favorable à l'évolution rapide de la manoeuvre ".

Aux côtés de de Lattre, quatre officiers français jouent un rôle important. Son adjoint, tout d'abord, le général Edgar de Larminat. Chef d'état~major des troupes du Levant, il s'est rallié au général de Gaulle dès 1940. Il est ensuite commissaire forces françaises du désert en Tripolitaine en 1942 avant de combattre en Italie avec le général Juin. C'est un officier d'une grande force de caractère. C'est lui qui est plus particulièrement chargé de coordonner l'action menée par la 1re D.B. du général Touzet du Vigier et la 9e Division d'infanterie coloniale du général Magnan. Le général du Vigier a beaucoup contribué à la réussite des opérations par la vitesse qu'il a su leur imprimer.

Les deux premières divisions françaises à débarquer - Si l'on met à part le "Combat Command" de la 1e D.B. - avaient été la 1e Division française libre du général Brosset et la 3e Division d'Infanterie Algérienne du général de Monsabert qui s'étaient l'une et l'autre illustrées en Italie. Leurs chefs, les généraux Brosset et de Monsabert, étaient très différents l'un de l'autre. Le général Brosset, bâti en athlète, avait de ses combats dans le désert "1 `habitude de porter la chemise et le short anglais", tandis que le général Aimé de Goislard de Monsabert, petit et râblé, à l'allure d'un cadet de Gascogne "reste fidèle à la tenue française traditionnelle des officiers généraux". Le général de Lattre les décrit comme "deux pur sang", bouillonnant de dynamisme.


Les relations entre chefs militaires
américains et français

Etant donné l'importance numérique de la participation française à l'opération "Anvil" 300.000 hommes sur 400.000, le général de Gaulle avait souhaité qu'une armée française indépendante, mais équipée par les Américains, puisse débarquer seule en Provence. Mais l'importance de la logistique rendait indispensable la direction américaine des opérations. Un plan proposé par le général de Lattre et visant à faire débarquer des troupes de part et d'autre de Toulon avait été écarté, de même qu'une demande présentée par le général de Gaulle de parachuter une division aéroportée dans le Massif central afin d'y organiser des actions avec les FFI. Les Américains possédaient également une maîtrise des opérations de débarquement que les Français n' avaient pas. Il avait d'autre part été décidé, à la demande du vice-amiral Hewitt, de ne pas mélanger les troupes françaises et américaines dans la toute première phase du débarquement afin d'éviter les problèmes de compréhension linguistique

Cette situation qui faisait du général de Lattre un subordonné du général Patch, ne posa en fait pas trop de problèmes. Il y eut cependant quelques heurts franco-américains d'ordre protocolaire et quelques divergences plus sérieuses concernant la conduite des opérations. De Lattre proteste vigoureusement le 20 juillet 1944 parce que le général Truscott est venu inspecter l'une de ses unités en Algérie sans sa permission et hors de sa présence. Truscott s'en explique calmement. Il s'agissait du "Combat Command n°1" qui serait joint au VIe Corps dans les premiers jours du débarquement et auquel Truscott a rendu visite à la demande de son chef le général Sudre.
Il faut dire que le général de Lattre voulait avoir l'assurance que ce "Combat Command" lui serait rendu le plus rapidement possible, au plus tard trois jours après le débarquement. De son côté, Patch est mécontent parce que de Lattre s'en est pris directement à Truscott au lieu de s'adresser à lui à propos de cet incident. Notons d'ailleurs que le général Sudre et le général du Vigier, chef de la 1e D.B., n'ont rien trouvé à redire à l'inspection de Truscott. Par ailleurs, de Lattre est mécontent que des changements aient été apportés aux plans de débarquement sans le consulter.

Lors de la planification des opérations après le débarquement, le général de Lattre souhaitait une opération de grande envergure qui amènerait rapidement les forces alliées dans le triangle de Grenoble - Lyon - Bellegarde, en particulier grâce à l'action déjà menée par les maquis de Savoie et du Dauphiné.

"Il aurait été logique que cette manoeuvre fut confiée à l'Armée française dont les FFI formaient l'ardente avant-garde clandestine ", écrit le général de Lattre. "Mais le général Patch parut voir dans mon désir le souci inavoué d'éviter à mes troupes les assauts contre Toulon et Marseille.
J'eus pour la première fois, à cette occasion, un diffêrent assez
vif avec lui car il m'était pénible qu'on mît en doute, après les preuves qu'ils en avaient données, la volonté offensive des Français"
.

De Lattre réagit donc vivement auprès de Patch mais l'incident est vite réglé et une bonne entente s'établit entre les deux chefs.

Lorsque de Lattre décide de brusquer l'attaque sur Toulon le 19 août 1944, il va trouver Patch pour lui demander son accord. La veille, il a convaincu le général Devers et le colonel Henry Cabot Lodge, son officier de liaison, du bien-fondé de sa proposition qu'ils promettent d'appuyer auprès de Patch. Malgré les réticences de son état-major, Patch accepte la demande du général de Lattre. De Lattre veut ainsi "bénéficier de l'effet de surprise sur un ennemi en flagrant délit de manoeuvre . De Lattre réclame et obtient des munitions supplémentaires ainsi que le retour du "Combat Command" du général Sudre sous son commandement. Deux groupements d'attaque sont constitués le premier aux ordres de Larminat attaque Toulon par l'Est, le second, commandé par Monsabert, enveloppe Toulon par le Nord et par l'Ouest. Ce dernier, dès le 20, marche sur Marseille qui capitule le 28.

" Vous avez rendu à la France son port de guerre le plus iniporlant et son premier port de commerce. Vous avez emporté une grande victoire et mérité la reconnaissance de la France et des Alliés", déclare Patch à de Lattre.

Après la bataille de Montélimar le 28 août, Patch confirme que le VIe Corps de Truscott doit se diriger vers Dijon et s'emparer de Lyon. L'Armée B de de Lattre est chargée de couvrir les flancs du Vie Corps à l'Ouest comme à l'Est du Rhône. De plus, Patch demande à de Lattre de relever les forces américaines le long de la frontière italienne. Le général de Lattre, perturbé par ces instructions qui auraient entraîné une grande division de ses forces, demande et obtient de Patch une modification de ces plans. Il s'en suit un compromis. De Lattre "obtient d'être déchargé du secteur des Alpes au Sud du col de Larche, de marcher par la rive droite du Rhône et de regrouper
ses forces au-delà de Lyon ".

La coopération militaire franco-américaine a donc bien fonctionné au cours de l'opération "Anvil - Dragoon", grâce à des chefs - Patch et de Lattre - compétents et ayant de l'estime l'un pour l'autre. Dans son message aux soldats de la VIIe Armée, Patch écrit : "côte à côte, portant le même uniforme, utilisant le même équipement, des soldats français et américains ayant l'expérience du combat, combattent avec un seul objectif et un but commun, la destruction dii nazisme et de l'Armée allemande". Patch a manifesté à plusieurs reprises, par des gestes amicaux, sa volonté de s'entendre avec son subordonné parfois difficile. Le 19 août, après avoir accepté de modifier son planning, de Lattre vit soudain "les yeux clairs et graves du chef s'adoucir". "Avec une hésitation pleine de pudeur "- écrit de Lattre - il sort de sa poche son portefeuille et en retire une petite fleur à deux brins qui commence à jaunir :

" Tenez, me dit-il, en la cassant en deux et en me tendant l'un des brins, c'est une jeune fille qui me l'a donnée sur les pente du Vésuve à la veille de l'embarquement. Elle m'a prédit qu'elle me porterait chance. Gardons chacun la moitié de ce porte-bonheur et qu'il conduise nos deux armées côte à côte sur le chenun de la Victoire... ".

Dans une lettre à sa femme, le général Patch écrit le 22 août 1944 : "l'officier français qui commande les troupes françaises placées sous mon commandement, le général de Lattre de Tassigny, est un Français typique, intelligent, très instruit, vif et séduisant". Patch apprécie la manière très courtoise avec laquelle de Lattre a accepté d'être placé sous son commandement.

De son côté, le général de Lattre sait rendre hommage aux Américains et à leur chef lorsqu'il déclare "admirer sincèrement chez nos alliés l'impeccable organisation et l'esprit de méthode qui trouvaient leur expression dans un planning d'une méticuleuse rigueur".

Ces deux grands chefs moururent à sept ans de distance - Patch en 1945, de Lattre en 1952 - l'un et l'autre ayant eu la douleur de perdre un fils au combat - Patch en 1944 et de Lattre en 1951.>> (2)

(1)- H. Julien "Le Guide du Débarquement de Provence" (Éditions de Provence 1994) Pages 51 à 58.
(2)- Yves-Henri Nouajihat Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Nantes
     Directeur du Centre de recherche sur l'histoire du monde atlantique (Communication lors du Colloque
      International "La libération de la Provence - Les Armées de la liberté" Fréjus 15 et 16 septembre      1994)