En 1978, avec les documents dont il disposait à cette époque, Marcel FOUCOU
écrivait un résumé de cette catastrophe :


"Malpasset, une tragédie déja entrée dans l'histoire"

            

En 2003, graçe aux études complémentaires publiées au cours des 25 dernières années,
Vito VALENTI et Alfred BERTINI
reprenaient le sujet, qui devait être édité la même année par
la "Société d'histoire de Fréjus et de sa région" sous le titre :


             "Barrage de Malpasset, de sa conception à sa rupture"


Les textes qui suivent ont été extraits du livre de M. Foucou qui, dans le préambule de son ouvrage, déclarait :

Quelques jours après ce 2 décembre 1959, les Conseillers généraux du Var, les élus de cette région meurtrie s'écriaient :

Non, nous ne sommes ni des accusateurs ni des juges. Nous n'avons pas non plus à être des avocats. Nous n'accusons personne. Mais nous sommes des hommes bouleversés par l'ampleur de la catastrophe imprévisible qui a semé la mort, alors que nous avions voulu, nous, faire une oeuvre de vie

De nombreuses années se sont écoulées... Fréjusien, témoin traumatisé, comme tous mes concitoyens, je pense que le moment est venu d'essayer de définir les causes de la rupture. Les grands événements historiques ne peuvent se juger qu'avec le recul indispensable.

Après avoir longuement étudié : archives officielles, études scientifiques, rapports traitant de la question, j'ai pensé être en mesure d'écrire cette plaquette sur les causes probables de l'éclatement de la digue de Malpasset. Je souhaite avoir traduit exactement la pensée de ceux qui se sont penchés sur ce problème capital.

Je dédie mon modeste travail au souvenir de mes nombreux amis, victimes innocentes de la tragédie du siècle.

 

 Cliquez sur le sujet qui vous intéresse :

1- Pourquoi et comment avait-on décidé la construction du barrage.
2- Le Reyran.

3- Étude, construction.
4- Études géologiques au cours de la réalisation de l'ouvrage.
5- Le principe du barrage en voûte.
6- Caractéristiques.
7- Implantation de l'ouvrage.
8- Construction du barrage.
9- Coût de l'ouvrage et financement.

10- Naissance du lac.
11-
Le commencement de la fin : premières alertes.
12-
Tentatives d'explication de la rupture du barrage de Malpasset.
13- Bilan d'une catastrophe.


 

1 - POURQUOI et COMMENT AVAIT-ON DÉCIDÉ
    la CONSTRUCTION du BARRAGE.

À la fin de la guerre 1939-45, le Var meurtri par la guerre et par les occupations allemandes et italiennes, devait à la fois reconstruire et s'équiper pour son avenir.

Au premier rang des soucis du Conseil général du département du Var, parmi tous les problèmes qui se présentent, il en est un qui va bénéficier de toutes les priorités: l'équipement hydraulique. Il domine toute la vie varoise du fait de ses conséquences humaines et économiques.

Discuté depuis plus d'un siècle, il présente un intérêt vital dans un département souffrant dans son ensemble, et notamment en été, du manque d'eau. Cette pénurie va d'ailleurs en s'accentuant chaque année, en fonction de la poussée démographique et des besoins considérables consécutifs à l'afflux saisonnier des touristes.

Il faut aller vite. Tout retard risque d'hypothéquer lourdement, voire définitivement notre région.

Les élus départementaux savent que l'équipement suffisant du Var va déterminer son avenir sur tous les plans : humain, industriel, agricole, touristique.

On n'aurait pas pardonné aux responsables départementaux de ne pas répondre à ces impératifs, alors que les municipalités, dont les possibilités locales étaient réduites, cherchaient par tous leurs faibles moyens à mettre en œuvre, immédiatement une politique courageuse de l'eau.

Dès 1946, le Conseil général demandait à l'administration de coordonner toutes les études qui avaient été faites et de lui soumettre un projet d'ensemble susceptible de résoudre définitivement ce problème vital.

Les besoins les plus importants se situaient dans le sud du département, notamment sur le littoral entre le Trayas et Ramatuelle. Région en plein développement touristique et, en même temps, la plus apte à utiliser l'eau pour l'irrigation en raison de la fertilité naturelle de son sol, de son climat tempéré et de sa situation géographique.

Tous ces éléments font, on le sait, de cette zone un centre de production de cultures riches : les fruits et les primeurs de ces vallées et en particulier de Fréjus, sont déjà de renommée mondiale. Plusieurs projets d'équipement hydraulique furent élaborés par les techniciens des administrations compétentes. Ils étaient de conception différente et se trouvaient situés à des emplacements et sur des cours d'eau différents de cette région du littoral.

Le Conseil général en fut saisi et leur examen donna lieu à l'époque à de longues discussions et à de fréquentes controverses.

Finalement, il apparut qu'un arbitrage était indispensable. L'Administration et les techniciens consultèrent alors les plus hautes instances ministérielles. Elles étudièrent ces divers projets et ne tardèrent pas à faire connaître leur décision.

Le projet de barrage sur la Siagnole, affluent de la Siagne élaboré par les Ponts et Chaussées pour l'alimentation des communes de Saint-Raphaël et Fréjus et pour l'irrigation de la plaine, fut rejeté par le ministère de l'Agriculture. Il préféra le projet de barrage établi sur le Reyran, auquel il donna son accord par décision du 3 août 1950.

Le Conseil général, informé de cette décision ministérielle, soucieux de réaliser le projet d'équipement hydraulique de l'Est du département, pour lequel le concours financier du ministère de l'Agriculture était indispensable, approuva le principe de la création du Barrage du Reyran. D'autant que le ministère de l'Agriculture promettait sur ces travaux une subvention globale de 60 % sur l'ensemble du projet (barrage et travaux d'irrigation agricole). Le ministère de l'Intérieur (ministre de tutelle des collectivités locales) laissait de son côté entrevoir la possibilité de subventions pour l'aménagement en eau potable des villes du littoral.

Il faut ajouter que le projet des Ponts et Chaussées n'était accompagné d'aucune promesse de subvention immédiate. Cela revêtait une importance compte tenu de l'urgence des travaux.

Ceci admis, Administration, techniciens, Assemblée départementale voulurent normalement s'entourer du maximum de garanties. (1)

(1)- "Malpasset" M. Foucou (1978) pages 2, 4 et 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

2 - LE REYRAN

Joseph Aubenas, l'un des historiens les plus écouté de Fréjus, le définit ainsi (1) :

Le Reyran (2) prend sa source au nord de Bagnols, à six lieues de Fréjus. C'est une rivière torrentueuse, à sec pendant les trois quarts de l'année; mais qui, à l'époque des pluies, roule avec une impétuosité extrême un grand volume d'eau, entraînant en même temps, une quantité considérable de sable et de cailloux, ramassés dans la gorge de l'Estérel dont il sort.

Le débit du Reyran se révèle fortement capricieux. Depuis des siècles, chaque année, ouvrant de nombreuses brèches dans ses rives, il crée dans la plaine de Fréjus de graves inondations. Elles portent préjudice à notre agriculture et mettent en danger la sécurité des habitants de la plaine.

Dompter le Reyran est donc important. La réserve d'eau ainsi créée, outre qu'elle apportera l'eau indispensable aux populations toujours croissantes et à nos terres assoiffées, elle préservera, pense-t-on, nos forêts de l'Estérel contre l'incendie
et de ce fait aidera à la régénération du massif forestier de ce massif. Le Reyran, enfin dompté, aura son cours définitivement régularisé et la plaine se trouvera à l'abri des crues
soudaines dues aux orages intempestifs.

Depuis la catastrophe, le Reyran a été définitivement canalisé dans une immense voie de béton. Le volume du cours nouveau a été, dit- on, calculé sur la crue maximale du siècle.(3)

(1)- "Histoire de Fréjus " J. Aubenas - 1881
(2)- Reyran : en provençal signifie Riaio (grand ruisseau, torrent)- Ran (loc. adverbiale signifiant: à foison)
(3)- "Malpasset" M. Foucou (1978) page 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 - ÉTUDE, CONSTRUCTION

Le barrage sera oeuvre du Conseil général du Var. Il est important au départ de fixer le rôle de cette assemblée élue.

L'Assemblée départementale, selon les textes, n'est qu'une assemblée délibérante.
Elle avait pour mission, après avoir donné son accord sur le principe, d'assurer le financement sur rapport des techniciens et du préfet. Les archives attestent que tous
les crédits qui lui ont été demandés ont été votés. Qu'il s'agisse de crédits d'étude ou de crédits d'exécution.

Toutes les administrations vont collaborer étroitement pour créer une œuvre de vie. Le barrage est devenu en quelques secondes une œuvre de mort, de désolation, de ruines.
Qui pourrait, un seul instant, penser que cela a été voulu ?

Sur la proposition du conseiller général du canton de Fréjus, M. Foucard [...], le professeur Georges Corroy de la faculté des sciences de Marseille consulté donne un avis géologique
préliminaire favorable à un projet de création d'un bassin de retenue avec barrage de la vallée du Reyran à hauteur du pont de la Buème au sein des gneiss du Tanneron, lieu-dit : Malpasset. Les crédits nécessaires aux premières études sont alors votés le 31 juillet 1946.

Un premier rapport est déposé le 15 novembre 1946 par le professeur G. Corroy. Il a étudié les roches au laboratoire des sciences de Marseille, section de géologie, assisté de Simone Gueirard. Il précise que le Reyran traverse un synclinal houiller pincé dans les horizons métamorphogiques du massif de base de l' Estérel.

Ce fond de bateau est très propice à une retenue,
malgré les accidents de détail qui l'affectent.

Dans un long mémoire imprimé, que le professeur a intitulé "L'alimentation en eau de la région orientale du département du Var et le barrage de Malpasset près de Fréjus" [...],
je lis à la page 113 :

Malgré la multiplicité des accidents de détails décrits, affectant le stéphanien du Reyran, ainsi que son substratum de gneiss, le bassin de retenue se présente dans d'excellentes conditions géologiques au point de vue de son étanchéité (1). L'imperméabilité totale de cette retenue est assurée dans ce fond de bateau aux horizons détritiques, mais compacts (grès et poudingues) inclus dans un massif hercynien qui l'enserre de toutes parts. Des pertes ne peuvent pas se produire ni sur les flancs de la retenue, ni vers l'aval dans la vallée par continuité des couches. Quant au permien qui apparaît seulement dans le vallon de Bonaude, il est homogène dans tout le cirque amont en bordure du pic de la Gardiette (373,4). Malgré son pendage régulier S.W. vers l'aval aucune fuite d'eau n'est possible au travers des horizons superficiels suivants : grès plus ou moins fins et pélites, brèches cimentées, conglomérats compacts. Le colmatage est assuré en profondeur par des éléments argileux de la série permienne. "

Quant à l'emplacement du barrage et à son implantation, le géologue conclut [...] :

Toutes ces observations superficielles montrent que la série des gneiss du Reyran est loin d'être homogène, et que les assises d'un futur barrage en ce lieu devraient être préparées par des travaux de recherches. Notons surtout que l'aval pendage des gneiss et la présence des filons de pegmatite, aux phénocristaux facilement altérables, comme susceptibles de provoquer des pertes plus ou moins importantes sous l'ouvrage et dans les épaulements rocheux du barrage.

Le Conseil général eut à approuver des contrats passés par l'administration préfectorale d'abord, ainsi qu'il est dit plus haut avec M. le professeur Corroy pour l'étude du terrain. Pour l'étude de l'avant-projet du barrage, il s'adressa aux éminents spécialistes du cabinet M. Coyne, président de l'Association internationale des grands barrages.

L'affaire se déroula selon les règles administratives normales. Une commission administrative de concours fut désignée. Présidée par le préfet, composée de tous les
techniciens, d'une délégation du Conseil général et des représentants de l'administration financière. Elle se réunit à trois reprises pour choisir l'entreprise qui donnera le maximum
de garanties aussi bien sur le plan de la compétence, de l'expérience, que de la technicité. Le Génie rural est chargé de la surveillance et du contrôle de tous les travaux.

Le 15 novembre et 11 mai 1949, le bureau d'études A. Coyne et J. Bellier est amené à remanier les projets initiaux d'implantation et pose, en 1950, au géologue, trois questions.
(Ce passage est important puisque plus tard fort discuté.)

Y a-t-il de votre part, objection quelconque :

1. A déplacer l'ouvrage vers l'aval ?
2. A le surélever jusqu'à la cote 130 ?
3. La surélévation du plan d'eau jusqu'à la cote 130 pose-t-elle un     problème d'étanchéité de la cuvette ?

Le géologue répond [...]

1. Non, il est possible de déplacer l'ouvrage de 200 mètres. L'ancrage ne    présente a priori pas plus de difficultés tant sur la rive gauche que sur la    rive droite, beaucoup plus abrupte, mais de pente régulière. Il lui manque    seulement les épaulements rocheux que l'on trouvait dans le thalweg    même sur les rives de l'emplacement primitif. Les alluvions sont un peu plus    épaisses, le bedrock gît vraisemblablement vers la cote moins 5 au-dessus    du lit.

2. Il n'est pas possible de surélever le plan d'eau jusqu'à la cote 130.
    La cote 120 sera la cote maxima.

3. L'étanchéité de la cuvette n'est pas menacée par la surélévation de l'eau.
(2)


(1)- Mis en relief dans le texte original.
(2)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 8 à 11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 - ÉTUDES GÉOLOGIQUES AU COURS DE LA RÉALISATION
    DE L'OUVRAGE


Les recherches [...] effectuées dans le lit de la rivière n'ont donné lieu à aucune surprise quant à la nature du terrain. Le barrage reposera en tous points sur les gneiss - embrichites
à deux micas déjà décrits... De plus, le roctage a mis en évidence un nombre extrêmement élevé de cassures, d'amplitudes diverses, bien que jamais très importantes... Ces petits accidents se présentent souvent comme des zones d'altération, dans lesquelles prennent naissance des produits argileux, d'épaisseur variable de quelques millimètres à quelques centimètres. Lorsque les cassures sont trop voisines, les blocs qu'elles délimitent tendent à glisser ou à se déliter sous l'effet d'une pression. Ces zones devront faire l'objet de soins spéciaux.

Rive droite...

Rive gauche (1). - Légèrement en amont du passage d'une ancienne canalisation romaine, au sein d'une zone altérée par ces anciens travaux, on remarque un décrochement qui atteint en ce point la base de la fouille. Cet accident secondaire montre des embrechites massives en contact avec des embrechites schisteuses, froissées et plus ou moins tourmentées, dans la coupe de la falaise... c'est ainsi que les formes de la rive gauche ont conduit à prévoir une culée d'environ 10 mètres de haut, ce qui permit de tracer une voûte de rayon court 100 mètres et de réduire sensiblement le cube de la voûte proprement dite. De plus,
pour éviter de prolonger la culée jusqu'à sa rencontre avec le rocher sain à la cote des plus hautes eaux (102), on a prévu un mur en aile, sensiblement perpendiculaire aux lignes de niveau. On évite ainsi à la culée d'être soumise à une sous-pression qui exigerait de la dimensionner en barrage poids.

Que faut-il penser de cette étude ?

M. le professeur Roubault, dans son livre paru après la catastrophe La rupture des grands barrages, fait état de :

Une étude géologique préliminaire du site avait été faite et même bien faite. Mais à partir de là, la construction de l'ouvrage se déroula, hélas, sous le signe de l'économie fatale : les travaux de recherche sur la solidité par sondages et galeries ne furent jamais exécutés. À cela s'ajoutèrent des directives verbales données sur le chantier en cours, au simple vue des roches sans études systématiques de leurs qualités et une absence pratiquement totale de surveillance géologique pendant le cours de la construction. L'importance pourtant capitale de la qualité des appuis avait été méconnue.

Ces graves accusations lues, j'ai recherché dans les archives du Conseil général à quoi pouvait répondre la définition du mot grave formulé par le professeur Roubault d'économie
Ces économies semblent entacher, aux dires du professeur, la solidarité de l'ouvrage. Il est important de les fixer.

Je lis, en effet : Séance du Conseil général du 19 mai 1959. Sur une demande du conseiller général du canton de Lorgues M. E. Soldani. Le président de l'Assemblée départementale,
le docteur Cauvin répond :

Nous avons eu hier l'assurance, confirmée par M. Quesnel inspecteur général du ministère de l'Agriculture, que la cuvette du bassin du Reyran est sûre d'après les géologues. (Souligné dans le texte.)

On avait même prévu la possibilité d'une avance de 27 millions au département pour commencer les travaux de sondage et d'investissement dans le barrage, et M. l'inspecteur général Quesnel a estimé que 8 millions suffiraient parce qu'il est inutile de faire les sondages comme on les fait habituellement pour ces sortes de barrages.

En effet, on est certain d'avoir un ancrage très sûr. (Souligné dans le texte.)

D'autre part, la notice imprimée des géologues ne porte aucune mention d'économies qui leur auraient été imposées voire suggérées, soit pendant les études préliminaires, soit pendant le déroulement des travaux.

Le Conseil général a maintes fois précisé, preuves à l'appui :

Tous les crédits qui lui ont été demandés, ont été votés, qu'il s'agisse d'études ou de crédits d'exécution."

Alors ?...(2)

(1)- La rive gauche présente pour le lecteur un intérêt certain puisque l'ouvrage s'est entièrement décroché du rocher à cet      endroit. Le mur de la rive droite étant parfaitement resté soudé avec le rocher.
(2)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 11 à 13



 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 - LE BARRAGE

Le type de barrage choisi est le barrage voûte. Il est la synthèse d'une formule audacieuse [...] emplissant de fierté les mathématiciens : Au lieu d'opposer à la masse des eaux
les poids d'une digue inerte, on lui oppose la forme dynamique d'un arc de béton qui renvoie la forte pression de l'eau emprisonnée à chacune des rives.
Cette forme de retenue d'eau n'est pas un système moderne. L'ancêtre [...] date du Xllle siècle. H. Goblot, ingénieur
français l'a découvert en Iran en 1956 à 25 km au sud de la ville de Quom. La voûte en maçonnerie mesure 26 mètres de haut au-dessus du plan d'eau d'aval. La longueur de voûte en crête est de 55 mètres. La partie arquée, de 38 mètres de longueur, est encadrée entre la culée poids de 12 m sur la rive droite et une de 5 m sur la gauche.

Jusqu'à ce jour, les plus anciens connus se situent en Espagne : Almansa et Elche, ils datent du XVIe siècle. En Italie, celui de Pontalo est né en 1612.


Principe du barrage en voûte

Le tracé en arc de la voûte fait que la pression de l'eau resserre le mur et que la voûte transmet aux berges les efforts colossaux qu'elle reçoit. L'avantage immédiat, c'est que les ingénieurs mettent à profit cette pression plus faible de la masse de l'eau pour diminuer, dans des proportions devant être parfaitement étudiées, l'épaisseur du barrage, sans porter atteinte à la solidité. Il va de soi que ce type d'ouvrage, d'une grande solidité exige, et cela est capital, que les berges, recevant le gros de la pression soient d'une robustesse à toute épreuve.

Pourquoi a-t-on choisi ce type de barrage ?

Aucun document d'archives ne me permet de le dire. Certains articles de presse ont écrit après la catastrophe, que cette forme d'ouvrage avait été imposée aux maîtres d'œuvre,
par souci d'économie. Je n'ai rien trouvé dans ce sens. J'en laisse la responsabilité aux auteurs des articles.

Le professeur Roubault dans son livre déjà cité écrit :

Sa forme est parfaitement adaptée au profil extrêmement aigu de la vallée du Reyran où il devait être implanté. Sur la rive droite, il était fortement épaulé au rocher dans un rôdent de la topographie; sur la rive gauche, en revanche, l'absence d'épaulement susceptible de lui servir de butée avait imposé la construction d'une culée artificielle, en béton armé d'un poids jugé suffisant. "

Monsieur Mary [...] complète la description :

Un mur en aile soustrait la culéeà la poussée directe de l'eau. Son parement
amont est à double courbure.
(1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 15 à 17

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

6 - CARACTÉRISTIQUES

- Cote du sol : 43,50 m.
- Cote du couronnement : 102 m.
- Développement de crête : 225 m
- Hauteur maximum : 59 m
- Capacité totale de la retenue : 49 300 000 m3 se répartissant en :
       - eau utilisée : 24 560 000 m3 environ, y compris le volume correspondan
         à l'évaporation qui sera emmagasiné entre les cotes 85 et 98,50
       - volume d'eau morte 22 000 000 m3 environ
        - tranche d'écrêtement des crues : 4 000 000 m3.
- Longueur de la culée : 6,50 m.
- Hauteur maximale au-dessus du blocage de fondation à pleine fouille d'environ 11 mètres   avec un encastrement d'environ 6 mètres.

Il y a lieu d'ajouter :

a) Le réservoir placé sur le centre du mur de crête à la cote 100,4 et long de 29,70 m.
b) Un tapis de béton, dit tapis de pied bétonné dont le but est d'éviter par le déversoir le poids de la chute des eaux passant par le déversoir et risquant d'amoindrir la résistance du pied du barrage.

- Épaisseur du mur :
          - Base : 6,78 m
          - Crête :1,50 m.
            Cette faible épaisseur en a fait le barrage le plus mince d'Europe.
-Prise d'eau :
           - à la cote 79,50 conduisant à une canalisation de 1,25 m de diamètre
           - à la cote 46,25 une conduite de vidangede 1,50 m de diamètre fermée en amont
             par une vanne à glissière 0 et en aval par une vanne papillon.
(1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 17 et 18


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 - IMPLANTATION DE L'OUVRAGE


Les précautions à prendre, quant au choix d'un emplacement sûr, ont été définies le 18 décembre 1946 par M. Dorie, rapporteur général à la Commission de l'hydraulique du Conseil général :

Un autre projet qui cette fois se réfère à la région Sud-Est de notre département vous est aujourd'hui présenté par notre camarade Foucard. Il comporte essentiellement la création d'un barrage avec bassin de retenue sur le Reyran, au nord de Fréjus...
J'ai spécialement étudié l'étude géologique pratiquée par le doyen Corroy, de la faculté des sciences de Marseille. Les conclusions en sont très favorables, tant en ce qui concerne l'étanchéité de la retenue que le peu de risque d'alluvionnements. Le seul problème un peu délicat semble être la détermination exacte de l'emplacement du barrage, à cause de la présence de nombreux filons de pegmatite, roche poreuse et facilement altérable.

Il serait nécessaire, dit l'expert, d'imperméabiliser le sol de fondations et des appuis par des injections en ciment selon un voile normal. C'est là une pratique courante, et qui n'entraîne pas d'habitude des frais excessifs.

Je ne serais pas complet, si je n'ajoutais qu'au même endroit, en 1865, les Ponts et Chaussées, si opposés au projet actuel, en accord avec la mairie de Fréjus et la préfecture de Draguignan, avaient choisi cet emplacement pour construire un barrage masse à mur en pierres bâties. La hauteur du mur aurait été de trente mètres, la capacité du réservoir de neuf millions de mètres cubes. A ce moment-là, l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées du département, contrairement à l'avis de son successeur des années 50, écrivait, après que le projet eut été rejeté, faute d'avoir pu trouver les vingt mille francs nécessaires
à sa réalisation :

L'étude... pourra être utilisée plus tard lorsque le canal de l'Argens aura été mis à exécution et que le développement des arrosages aura démontré que son alimentation est insuffisante... C'est alors qu'il conviendra d'examiner s'il n'y aurait pas avantage à augmenter la hauteur du barrage, ainsi que le cube de retenue d'eau et d'étudier le projet définitif des travaux. (Il écrivait cela le 7 août 1865.) (1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) page 19


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - CONSTRUCTION DU BARRAGE

Le contrat à passer entre le département du Var et le cabinet A. Coyne et J. Bellier en vue de régler les conditions d'intervention de ce cabinet pour l'étude du projet de barrage
sur le Reyran ainsi que l'assistance technique et la réception des ouvrages est présenté par le préfet à l'Assemblée départementale le 15 novembre 1951.

Les travaux commencent le 1er avril 1952 par les sondages et les forages. Un conduit de ciment de 1 mètre de diamètre est mis en place sur la rive gauche, afin de constituer
une dérivation provisoire. En même temps, l'on procède à l'ouverture de la carrière d'approvisionnement des rochers concassés. Deux usines s'élèvent l'une de concassage, l'autre de fabrication de béton.

La masse de l'ouvrage est construite en béton de gros agrégats dosé, en principe, à 300 kg de ciment Portland par mètre cube de béton en oeuvre.

Comme le gneiss micassé est à proscrire dans le choix des agrégats, le mica étant l'ennemi de toute construction, il a été choisi une des rhyolites des coulées permiennes de l'Estérel, dont les affleurements commencent à apparaître à deux kilomètres au sud du barrage, non loin des anciennes mines de charbon de Bozon. Il s'agit de la rhyolite R2, de teinte rose claire et riche en phénocristaux.

Le cube de béton coulé de teinte rose chiffre 47 000 mètres cubes. Le poids d'acier d'armature étant de 70 tonnes.

M. le professeur Corroy dans son étude géologique de 1956, publiée en 1957, précise, page 123, répondant par avance à la critique du professeur Roubault, formulée après la catastrophe, quant à la surveillance géologique au cours de la construction :

Des forages au supermarteau ont été exécutés dans le gneiss en vue d'inspecter la liaison béton-rocher et le bedrock. Ces forages ont été disposés suivant le tracé du parement amont.

186 ouvriers participent aux travaux. Le rythme journalier du travail tourne autour de 300 mètres cubes de béton par jour.

Mille petits cubes de ciment prélevés : 8 jours, 28 jours ou 90 jours après leur fabrication sont analysés par les laboratoires de l'arsenal de Toulon et reconnus de résistance
convenable [...]
(1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) page 20

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9 - COÛT DE L'OUVRAGE

Il est présenté dans un rapport de M. E. Soldani et figurant dans la préface du Lac de Malpasset de J.-B. Gaignebet.

Montant total de la dépense en francs anciens : 4 871 000 000 F.
Ce prix comprend la construction du barrage et du réseau total d'adduction d'eau sur le littoral.

Le barrage et les ouvrages annexes ont coûté : 749 000 000 F.


FINANCEMENT

- Partie agricole : (barrage, canal principal, réseau d'irrigation) Le département bénéficie d'une subvention du ministère de l'Agriculture de 60 %. Le complément est assuré par
un prêt du Crédit Agricoleau taux d'intérêt et d'amortissement de 4 %.

-Réseau de distribution d'eau potable : Financement comparable accordé par les ministères
de l'Agriculture de l'Intérieur et de la Reconstruction.


L'effort du Conseil général est considérable, compte tenu des annuités de remboursement.
Elles se monteront à 136 200 000 F pour l'ensemble de la réalisation, en attendant la rentabilisation par la vente de l'eau.
(1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) page 21


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

10 - NAISSANCE DU LAC


La mise en eau commence avec les pluies de l'automne 1954. Il sera veillé à ce que le barrage ne soit jamais rempli. Il ne le sera qu'au moment de la catastrophe pour la première fois.

L'on a écrit que le barrage n'avait jamais reçu pendant trois ans assez d'eau pour remplir son réservoir. C'est faux. La vérité du non-remplissage doit être cherchée ailleurs. Dans le périmètre du lac se trouvaient les mines de Spath fluor dites de Garrot dont le P-Dg était M. P.-S. Herbinger. Cette compagnie a entamé avec l'administration responsable, un long procès.

En effet, elle argue que la seule route permettant l'évacuation du minerai a été coupée par les travaux du barrage :
     - sans qu'une nouvelle soit construite,
     - sans que les expropriations ou indemnisations amiables préalables aient été faites        conformément à la loi
     - que toutes les installations industrielles de la mine vont être noyées par le plan d'eau.

     - que l
'installation de pompage va être détruite, celle-ci devenant inutilisable du fait        même des variations saisonnières du plan d'eau du barrage.
    - que l'exploitation du minerai située en aval pendage du plan d'eau du barrage       (exploitation située entre les cotes 67 et 102) demanderait un délai minimum de trente        mois. La direction de la mine demande que ce délai soit assuré et que la cote maximum
       du niveau d'eau du barrage reste au-dessous de la cote 85.

Pour ne pas envenimer la situation, qui risquerait d'être bien coûteuse, l'Administration fait en sorte que la cote 85 ne soit pas atteinte, d'où les lâchures.

Cette politique présente un très grave inconvénient : la réception définitive de l'ouvrage.

Le 9 février 1955, le préfet du Var, M. Ottavioni, préside la cérémonie de la réception provisoire au nom de l'autorité de tutelle. Aucun vice de construction n'est décelé. La réception définitive aurait dû légalement être prononcée un an après. La réception provisoire n'avait d'ailleurs porté que sur les marchés passés les 11 et 25 février 1952 et de l'avenant du 17 juillet concernant l'exécution de certains travaux supplémentaires.

Certains ouvrages supplémentaires faisant corps avec le barrage, notamment la culée de la rive gauche, le tapis de protection à l'aval du barrage avaient été dissociés et leur réception provisoire remise.

Si la réception définitive des travaux prévus au marché tardait à être prononcée c'est que le Conseil général comme l'Administration craignaient, étant donné que la mise en eau
complète n'avait jamais été faite, que des défauts dans la construction n'apparaissent au moment de la mise en eau totale.

Il semble, après les explications et les assurances données par M. Coyne qui doit les confirmer dans un rapport, qu'aucune crainte ne soit techniquement justifiée en ce qui concerne la solidité de l'ouvrage. Il s'agit bien sûr de la réception définitive du corps du barrage.

À ma connaissance, la réception définitive n'a pas été faite. Pourtant chacun la désirait. En effet, dans l'immédiat, elle aurait eu l'effet de débloquer le solde de la subvention de l'Etat, soit 17 000 000 F et réduire d'autant les intérêts dus aux entreprises pour retard dans les paiements. (1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 22 et 23

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 - LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Premières alertes

André Ferro, gardien de vanne et enfant du pays s'inquiétait de certaines déformations de la voûte. Les ingénieurs l'avaient rassuré. Ces mouvements prouvaient disait-on le
comportement élastique et satisfaisant du béton de la voûte.

En novembre 1957, les travaux de l'autoroute Estérel-Côte d'Azur déclenchent, à moins de 300 mètres à vol d'oiseau, des tirs de mines importants. André Ferro faisant sa ronde sur la voûte ressent sous ses pieds la déflagration. Il provoque un séminaire comprenant les responsables du Génie rural, surveillant les travaux du barrage, ceux des Ponts et Chaussées responsables de l'autoroute. Les conclusions rassurantes formulent que les tirs
n'ont aucun inconvénient pour le barrage (1) et ils reprennent de plus belle...

Pendant les semaines précédant le 2 décembre 1959 fatidique, des pluies torrentielles (2) ne cessèrent de tomber sur la région varoise. À la station météorologique de Fréjus-Aviation, 490 mm d'eau furent enregistrés en deux semaines, du 19 novembre au
2 décembre, dont 128 mm pendant les dernières vingt-quatre heures.

Vers la mi-novembre, alors que le niveau de l'eau était à environ sept mètres sous la crête, des suintements apparurent sur la rive droite de l'ouvrage. Ils s'accentuèrement rapidement au point de devenir de véritables sources au fur et à mesure de l'élévation du niveau qui approchait rapidement du sommet de l'ouvrage. C'était de fait, le premier remplissage, la phase la plus critique de la vie d'un barrage. Or, ce remplissage n'a pas
été contrôlé.

La situation devenant inquiétante, à la suite d'une conférence qui se tint sur les lieux mêmes et à laquelle participèrent les représentants du Génie rural, ceux des Ponts
et Chaussées, ordre fut donné d'ouvrir la vanne de délestage le 2 décembre à 18 heures (1).

Vers 21 heures 10 minutes, le niveau ayant baissé de quelques centimètres, le gardien Ferro rentre vers sa maison située à environ 1 500 mètres en aval du barrage. Il entend des craquements successifs, sent un souffle violent ouvrant portes et fenêtres. Une grande lueur est visible et l'électricité s 'éteint. Le barrage s'est rompu en un instant.

Les appareils enregistreurs de l'EDF ont fixé la chronologie du drame : 21 h 13 pour la rupture de la ligne alimentant le transformateur situé près du barrage et 21 h 34 pour la rupture de la ligne passant à l'entrée de Fréjus. La vague a donc mis 21 minutes pour semer la mort dans la vallée du Reyran.

De l'ouvrage éventré jaillit soudain une trombe d'eau qui déferle avec une violence inouïe en direction de Fréjus, dévastant tout sur son passage (2).

La force de cette masse liquide était si puissante que, tels de simples galets, d'énormes blocs de béton, constituant le gros œuvre du barrage et, pour la plupart de la taille d'une petite maison pesant plusieurs dizaines de tonnes furent roulés sur des centaines de mètres. (1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 24 et 25

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 - Tentatives d'explication de la rupture du barrage de Malpasset

L'opinion publique effarée apportera des raisons. Les principales sont :
     - La minceur du barrage.
     - Les tirs de mine de la construction de l'autoroute.

Deux noms de responsable sont prononcés : le promoteur, André Coyne, le professeur Corroy. L'arrêt définitif rendu par la Cour de Cassation du 7 décembre 1967est clair: aucune faute, à aucun stade n'a été commise. Toutes les causes, les noms cités
ci-dessus sont donc devenus des prétendues causes. Y compris les mines.

L'arrêt fera-t-il revenir les Fréjusiens encore traumatisés sur leur idée première basée sur des présomptions ? Si j'en crois une enquête à laquelle je me suis livrée dans le pays, j'en doute et pourtant ! Le jugement est prononcé. Un jugement ne l'est jamais à la légère. Il a bien fallu l'admettre. La raison officielle de la catastrophe c'est que, à Malpasset, la nature avait préparé un véritable piège.

Il aura fallu huit ans de travaux sérieux de deux comités d'experts au plus haut niveau pour se faire une idée approximative de la vérité.

La personnalité, la compétence, la conscience de M. André Coyne ne sont pas mises en cause. Au contraire, dans son ouvrage : "Barrages voûtes", Monsieur Mary, président d'honneur du Comité français des grands barrages le réhabilite sans aucune équivoque.

Les reproches qui apparaissent ne sont pas dirigés vers des personnes, ils sont d'un autre ordre.


Le phénomène des sous-pressions

L'apparition de sources quelques jours avant le drame, associée aux études ultérieures sur les propriétés des roches a conduit à la certitude que l'ouvrage avait subi l'effet très
dangereux de sous-pressions. On appelle sous-pressions, celles dirigées de bas en haut, sous les fondations du barrage et qui sont le résultat de circulations parasites dans les roches de la zone d'ancrage des ouvrages.

Ce phénomène, pour rare qu'il soit, est très dangereux. Il a pour conséquence, un véritable décollement du barrage qui est soulevé hors de ses assises et irrémédiablement compromis.

Un tel phénomène entraîne inévitablement une modification de la répartition des poussées aux différents niveaux de la muraille et en particulier un accroissement considérable des
poussées au niveau supérieur. Or, dans les barrages voûtes, ces niveaux supérieurs sont toujours les plus minces, donc les plus vulnérables (1).

Les deux poussées se transmettant à la roche par l'intermédiaire des deux culées. Il se trouve que la culée artificielle de la voûte de Malpasset construite rive gauche, et calculée pour un taux normal de charge, ne put résister à un excès de pression. Reculant, elle provoqua, sous l'ouvrage rive gauche, l'ouverture de fissures béantes par suite de l'existence de failles jusqu'alors inconnues. À partir de ce stade, les millions de mètres cubes d'eau retenus en amont allaient s'engouffrer dans ces fractures, littéralement soulever le barrage, l'emporter.

Le géologue pouvait-il au cours des travaux de reconnaissance prévoir la prochaine accumulation des sous-pressions fatales ?

Laissons la parole à M. Mary [...] :

Le site de l'ouvrage était traversé par une faille, dont la surface est matérialisée par le plan aval du dièdre (2) rompu. Les différents sondages
exécutés après l'accident ont permis de reconnaître dans tout le site le prolongement de cette grande surface de discontinuité qui passait à une dizaine de mètres sous la partie centrale du barrage.

Le remplissage de cette faille varie largement d'épaisseur d'un point à l'autre (de quelques centimètres à quelques décimètres). Des ramifications semblent aussi apparaître en contrebas du point le plus profond de la fondation.

Le plan amont du dièdre rompu est formé de plusieurs surfaces gauches de fracturation en roche, par ailleurs saine et sans accompagnement de veines
caractéristiques telle que la brèche argileuse de la faille aval.
La fissure correspondant à ce "plan amont" ne présentait aucune particularité qui permit de la distinguer du grand nombre des autres que l'on
aurait pu observer sur des carottes de sondage et qui constituaient une série de "plans de foliation" parallèles. Entre ces surfaces, on a pu déceler, après coup, la présence de films de mylonite de mement minces pouvant caractériser des cisaillements anciens reconsolidés. Les mylonites de gneiss
constituent donc le terrain de base sur lequel le barrage a été ancré.
Or, à l'époque de la construction, on ignorait que la mylonite était une roche broyée pouvant donc permettre à l'eau de s'infiltrer. L'eau la pénétrant
aurait aidé à soulever le barrage.

Il aurait été extrêmement difficile au cours des reconnaissances comportant des sondages, et même des galeries, de les déceler. On a pu se
rendre compte après la rupture, et seulement après la rupture, que le rocher présente sur ces surfaces de foliation, une résistance à la traction et au cisaillement plus faible que dans les autres directions. Cette certitude a été obtenue par des expériences de laboratoire.

Peut-être pensez-vous comme moi, que toutes ces expériences auraient dû être réalisées avant l'édification du barrage ?

M. Bernaix dans son livre "Étude géotechnique de la roche de Malpasset", écrit :

Afin de mieux saisir pourquoi les propriétés particulières de la perméabilité du gneiss de Malpasset peuvent être considérées comme le facteur déterminant de la rupture, nous développerons quelques idées fondamentales sur les méthodes d'approche de l'hydraulique souterraine d'un barrage et sur l'influence des pressions intersitielles dans les appuis.
Sollicitée par la différence de charge entre l'amont et l'aval, l'eau s'écoule à travers les fondations du barrage [...]. Les variations de perméabilité en fonction des contraintes appliquées, exceptionnellement intenses pour les gneiss de Malpasset, ont rendu étanches la zone des appuis comprimés par la poussée de la voûte. L'écran ainsi formé s'est comporté comme un véritable barrage souterrain à l'aval de l'ouvrage qui a pratiquement été soumis à la pleine charge de la retenue et ce surcroît d'efforts s'est révélé incompatible avec la bonne tenue de l'appui.


Une dernière réflexion :

La qualité de ce gneiss que chacun a qualifié d'hétérogène devait-il recueillir la confiance des géologues et réalisateurs ?

M. le doyen Corroy, géologue du barrage écrit à ce sujet...

Le nombre extrêmement élevé des cassures pouvant amener des blocs à glisser ou à se déliter ne sont causes de pertes plus ou moins importantes
sous le barrage ou dans les épaulements rocheux. Aussi, un sondage a-t-il été poussé dans le substratum, à 19,30 m au sein d'une roche homogène,
des injections de ciment ont colmaté les fissures et des précautions particulières ont-elles été prises sur la rive orientale : voûte de rayon plus court et mur en aile.

Le rocher, ajoute M. Bernaix, quoique médiocre, était cependant capable de supporter les pressions imposées par l'ouvrage. Une étude très détaillée
du matériau rocheux a permis de constater en lame mince, une extrême fissuration, cependant, la considération des valeurs moyennes de divers essais mécaniques n' a pas permis de mettre en évidence une faiblesse intrinsèque de la roche. Par exemple, la valeur moyenne des essais de compression simple correspondait au moins à la résistance d'un béton courant. La seule particularité de cette roche qui ait été notée a donc été l'intensité assez exceptionnelle de sa fissuration, sans que l'on puisse aboutir à une compréhension du mécanisme de la rupture."

Une étude systématique des qualités du gneiss de Malpasset a été entreprise au Laboratoire de mécanique des solides du professeur J. Mandel à l' École polytechnique en essayant de dégager des concepts sommaires qui n'avaient pas permis de mettre en évidence, à petite échelle, les particularités du comportement de cette roche, cause de la rupture du barrage :

Les premiers essais mécaniques nous ont rapidement montré qu'il était très délicat, et même illusoire de vouloir chiffrer la résistance du gneiss de Malpasset. Nous avons en effet, pu constater que des données aussi simples que la résistance à la compression de la roche de Malpasset n'ont aucun sens physique ; on observe des résultats qui peuvent être très différents, parfois dans le rapport de 1 à 10, sur des échantillons relevés côte à côte sur le site. De tels écarts enlèvent évidemment toute représentativité à la moyenne arithmétique des résultats, qu'on est généralement tenté d'utiliser pour caractériser la résistance. (3)

(1)- Largeur du mur de la voûte : base : 6,91 m. - sommet : 1,50 m.
(2)- On appelle le dièdre, la forme du contour de la cassure de la rive gauche.
(3)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 26 à 32

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13 - BILAN D'UNE CATASTROPHE

- 423 morts, répartis en :

27 non identifiés,
135 enfants de moins de quinze ans,
15 enfants de 15 à 21 ans,
134 adultes hommes,
112 adultes femmes.

- 79 orphelins.

- 951 immeubles touchés, dont 155 entièrement détruits.


EVALUATION DES DOMMAGES

Terres cultivées :

La surface des terres cultivées endommagées, portant principalement de la vigne et du pêcher, est estimée à 3.200 hectares, dont 700 hectares sont irrécupérables par suite du
décapage de la totalité de la terre végétale, et 900 hectares doivent faire l'objet de travaux importants pour une remise en culture.

Dégats aux bâtiments de ferme et d'exploitation :

Dans la zone correspondant aux 3.200 hectares ravagés par la violence des eaux, il est estimé que les sinistres aux bâtiments de ferme et d'exploitation se répartissent comme suit :

a) Fermes habitées en permanence comportant logement du propriétaire, des ouvriers et bâtiments d'exploitation :

- 30 complétement détruites,
- 50 détruites à 50%

b) Bâtiments d'exploitation avec logement pour séjour
du propriétaire ou des ouvriers pendant les travaux
saisonniers :

- 60 complétement détruits
- 45 sinistrés à 50%


Dégats aux biens meubles

Matériel de culture (tracteurs, motoculteurs, pulvérisateurs, poudreuses, instruments de culture, calibreuses et divers) La perte est importante. Chaque ferme, très mécanisée dans cette région possédait un matériel couteux. La quasi-totalité de ce matériel est perdu. On peut l'estimer à 750 millions.


Cheptel vif

Le cheptel de trait est peu important. Les exploitations de la région étant très mécanisées. Il est cependant certain que 15 à 20 chevaux ont disparu. En outre, la totalité des animaux de basse-cour et plus de 1.000 moutons ont été noyés.

La perte peut être évaluée à 25 millions.

(Rapport de la Commission de l'Assemblée nationale. Séance du 17.12.59) (1)

(1)- " Malpasset" M. Foucou (1978) pages 26 à 32

ICONE :

Les légendes et les crédits photos seront ajoutés ultérieurement